La circulation des personnes et les restrictions aux libertés

Ce texte a été publié en 2014 dans l’ouvrage Gembloux dans la tourmente de la première guerre mondiale, édité par le Cercle royal Art et Histoire de Gembloux (CRAHG) à l’occasion du centième anniversaire du début de la première guerre mondiale.


La circulation des personnes et les restrictions aux libertés

 © Pierre AUBRY – 2014

Peu de Belges le savent ! Leur carte d’identité électronique est un héritage direct de l’occupation allemande pendant la Première Guerre mondiale. C’est la principale mesure administrative de la guerre, voire la seule, qui a survécu à cette époque.

En effet, le contrôle des populations et des déplacements est une des grandes préoccupations des Allemands. De nombreux Belges sont en âge de porter les armes et sont donc susceptibles de rejoindre l’armée belge qui résiste derrière l’Yser. L’espionnage est aussi une de leurs grandes craintes.

L’occupant s’est vite rendu compte qu’il lui est impossible de gérer la population belge avec rigueur. Il va donc imaginer un système permettant un contrôle aisé sur le terrain : le certificat d’identité avec photo.

A Gembloux, un peu plus de 2.000 de ces certificats d’identité ont échappé miraculeusement à la destruction et sont encore conservés dans les archives du Cercle Royal Art et Histoire. Ils ont été préservés par un ancien président du Cercle, M. Lucien HOC.

Pendant toute la durée de la guerre, toute une série de restrictions de circulation ont été aussi imposées à nos aïeux : couvre-feu, papiers d’identité, autorisations multiples nécessaires, fermeture des frontières, etc.

Sans vouloir être exhaustif, nous abordons dans ce chapitre, les mesures de contrôle de la population civile ainsi que les restrictions à la liberté de réunion et à la liberté d’association aux droits fondamentaux imposées par l’occupant allemand.

Dès le début de l’occupation, les Allemands limitent ou compliquent les déplacements déjà rendus difficiles par les conséquences des combats : zone d’opérations militaires, destructions de ponts et de lignes de chemin de fer, zones frontières, déplacements de troupes, etc.

Le couvre-feu

Ainsi, dès la fin août 1914, alors que des combats se déroulent encore en Belgique, les habitants de la partie du pays déjà occupée, sont astreints à un couvre-feu entre 9 heures du soir et 6 heures du matin (heure allemande). A l’époque, l’heure allemande est en avance d’une heure sur l’heure belge. Elle sera imposée à notre pays au fur et à mesure de l’avance des troupes et généralisée à partir du 8 novembre 1914. Pendant toute la durée de la guerre, la partie occupée de la Belgique vivra à l’heure allemande, tandis que la partie « libre » restera à l’heure belge.

12 janv 1917

Le couvre-feu aura parfois des conséquences inattendues. Ainsi, comme le départ de certains trams à vapeur est fixé exactement à 6 heures, il est parfois impossible emprunter le premier convoi et d’arriver à l’heure au travail… C’est le cas, par exemple du tram qui va de Namur à Spy…

Les autorités allemandes peuvent aussi se montrer magnanimes. Pour la nuit de Noël 1914, on pourra circuler dans les rues jusqu’à 3 heures de matin « pour assister aux offices dans les églises ». La mesure est annoncée notamment dans le journal L’Ami de l’Ordre (qui paraît sous le contrôle de la censure allemande). La faveur sera rééditée en 1915 et 1916.

Les règles du couvre-feu, qui impliquent des restrictions de circulation à certains moments de la journée, ont été un peu assouplies avec le temps. Mais elles restent imposées à la population, comme en témoigne cette affiche du commandant militaire placardée à Gembloux le 17 février 1916.

17 février 1916

Il y est rappelé que « tous les habitants sont obligés d’être dans leurs habitations à 10 heures du soir ». Il est en outre interdit de se trouver plus tard dans les cafés qui doivent être fermés à ce moment. Les hôteliers et les logeurs doivent tenir leur « livre de voyageurs » avec exactitude. Cinq jours de prison et une amende de 40 Marks puniront les contrevenants.

Le 15 août 1916, von HIRSCHBERG, gouverneur allemand de la province Namur, publie un avis dans L’Ami de l’Ordre du 17-18 août, qui autorise « les gardes champêtres, les agents de police communaux et les gardes particuliers (…) ainsi que les gardes champêtres auxiliaires et les agents de police auxiliaires pour la surveillance des fruits de champs (sic) et de la moisson à patrouiller dans leur rayon jusqu’au 1er octobre 1916, aussi pendant la nuit ». Ils devront porter un brassard blanc.

Début décembre, la mesure sera prolongée jusqu’au 31 janvier 1917 car plusieurs incendies criminels ont été commis de nuit dans la province. Le gouverneur conseillera aux bourgmestres de laisser en place les anciens fonctionnaires et, au besoin, d’en embaucher de nouveaux.

Il faut dire qu’un certain nombre de vols de céréales et de légumes, voire même d’animaux, dans les champs, jardins et basses-cours avaient été constatés un peu partout (voir à ce sujet, l’article « Survivre à Gembloux pendant la 1ère guerre mondiale »).

Les Gembloutois punis

La modification de l’heure du couvre-feu est aussi un moyen de punir la population.

Ce fut le cas en octobre 1915 à Gembloux après le sabotage du chemin de fer entre Lonzée et Beuzet, mais aussi le 12 janvier 1917, lorsque le bourgmestre de Gembloux Léon DETRY porte, par voie d’affiches, à la connaissance « de la population et de tous les débits de boissons » que « par décision de Monsieur le Kreischef, pour la période du 10  janvier (sic) au 10 février 1917 inclus, l’heure de police est fixée à 9 heures (heure allemande) » et que «  toute circulation dans les rues est défendue à partir de 9 heures du soir. Cette punition est infligée parce que les lampes des lanternes du signal à distance de la gare de Gembloux ont été volées le soir du 20 décembre 1916 et que les recherches faites pour découvrir les coupables sont restées sans résultat ».

Vélos, motos et automobiles interdits

Le 17 septembre 1914, le Général Feldmarechal-Baron von der GOLTZ, Gouverneur général en Belgique, prend une mesure lourde, elle aussi, de conséquences. Il interdit la circulation des autos, des motos et des vélos sauf s’ils sont conduits par des soldats ou par une personne en possession d’un permis valable.

En cas d’infraction, le véhicule peut être saisi et quiconque s’approche ou essaye de passer, sans permis, des avant-postes ou des troupes allemandes, peut même être fusillé « sur le champ ».

Toutes les autorisations accordées pour circuler en vélo seront supprimées une quinzaine de jours plus tard, le 30 septembre 1914, par le même von der GOLTZ. Selon lui, il y aurait eu des attaques menées par des « vélocipédistes » contre des troupes allemandes et des attentats contre des voies de chemin de fer, des lignes téléphoniques et des lignes télégraphiques.

L’Ami de l’Ordre du 18 septembre 1914 avertit « les personnes qui voudraient se rendre vers Bruxelles (…) en vélo que l’on tire sans sommation sur tous les cyclistes »…

Des papiers d’identité avec photo

L’occupant veut pouvoir effectuer des contrôles rapides et efficaces sur le terrain.

Des laisser-passer et des permis de voyage de tous genres seront dès lors délivrés à partir de fin novembre 1914 sur présentation d’un papier d’identité « timbré et légalisé par l’autorité communale », portant une photo et garantissant « la parfaite honorabilité du demandeur ». Souci du détail, il est précisé que le cachet doit toucher « à moitié le document et à moitié la photographie »…

Bien sûr, les mesures relatives à la circulation n’iront pas sans inconvénients pour la population. Les vétérinaires notamment, se plaindront. Les médecins aussi. Ces derniers obtiendront des autorisations spéciales mais devront porter un brassard indiquant leur qualité en français et en allemand. Leurs vélos devront porter une plaque avec une croix rouge.

A la même époque, à cause des « difficultés » engendrées par les contrôles aux entrées de Namur, nombreux sont les villageois des alentours qui renoncent même à livrer en ville beurre, œufs, légumes, pommes de terre et provisions diverses. Cela ne va pas sans perturber fortement le ravitaillement.

Des passagers du tram de Namur à Forville ont aussi des difficultés en novembre 1914. Leur certificat d’identité ne porte ni photo, ni mention d’honorabilité. Ils sont avertis qu’ils ne pourront pas rentrer chez eux en se servant du tram si ces pièces ne sont pas en leur possession. Un groupe de lecteurs de L’Ami de l’Ordre du 29 novembre 1914 pose une question pertinente : « Comment espérer que l’on puisse dans chaque village se procurer des photographies (…), il n’y a pas de photographe sur place ».

On ne sort plus de Belgique

A la fin de 1914, ceux qui veulent quitter le territoire occupé se heurtent à une interdiction totale : on ne sort plus de Belgique. Les frontières sont fermées. Certaines routes sont réservées à de rares privilégiés. Tenter le passage par d’autres itinéraires est suicidaire : c’est la fusillade assurée, sans autre forme de procès. Un passeport est nécessaire pour quitter le territoire du Gouvernement général. C’est ainsi que les Allemands désignent le territoire occupé.

Vers l’Allemagne, de tels passeports ne sont donnés qu’aux Allemands ou qu’aux sujets d’un pays neutre « non en guerre avec l’Allemagne ». Et encore, ils doivent motiver « très exactement et très suffisamment le but de leur voyage », précise le règlement.

Vers la Hollande neutre, seuls peuvent obtenir un passeport les Hollandais qui veulent rentrer chez eux à condition de s’engager par écrit à ne pas revenir en Belgique pendant la durée de la guerre et aussi longtemps que la Hollande demeurera neutre.

Les seules exceptions, sont des permis accordés à ceux qui s’occupent du ravitaillement des troupes allemandes ou de la population civile belge, ainsi qu’à des industriels pour les voyages d’affaires.

Bien sûr, ni les ressortissants de pays en guerre avec l’Allemagne, ni les Allemands qui voudraient se rendre dans un pays ennemi, ne peuvent obtenir de passeports d’aucune sorte.

Les réunions et les clubs politiques interdits

Autres droits fondamentaux touchés par des mesures allemandes : la liberté d’association et la liberté de réunion.

Le 10 janvier 1915, Colonel Général-Baron von BISSING, Gouverneur général allemand en Belgique, interdit en effet toutes les réunions en plein air. Il interdit aussi les assemblées publiques dans les locaux fermés, où doivent être traitées et discutées des questions politiques.

Toutes les autres réunions ou assemblées publiques ou privées sont soumises à autorisation préalable demandée au moins 5 jours à l’avance. Restent autorisées, les assemblées religieuses et certaines réunions privées, comme celles à but social, scientifique, professionnel ou artistique. Tous les clubs et sociétés à tendance politique sont fermés et la création de nouvelles associations du même genre est interdite.

Le 30 juillet 1916, un arrêté du gouverneur renforce encore plus ces mesures. Il défend « de se livrer en public à des manifestations politiques quelles qu’elles soient, qu’il s’agisse soit de rassemblements dans les rues, soit de vociférations, acclamations ou invectives, soit de la fermeture de magasins, restaurants, etc., soit de démonstrations concertées et se produisant sous forme d’insignes spéciaux arborés ou d’unités de couleur exhibées dans les costumes ». L’amende peut atteindre 20.000 Marks et une peine de six mois de prison.

Les fêtes et divertissements ne sont pas oubliés par le gouverneur allemand de la province de Namur, le Generallieutnant-Freiherr von HIRSCHBERG.

A partir du 22 août 1916, les concerts, représentations théâtrales ou cinématographiques et les bals, notamment, sont interdits sans autorisation préalable du commandant de la place. Dans tous les cas, ils doivent se terminer à l’heure fixée par le couvre-feu. Le carnaval n’échappe pas à ces restrictions (comme on le lira par ailleurs dans le présent ouvrage).

Régulièrement, au cours de la guerre – et plus particulièrement au moment de la fête nationale – l’occupant rappellera qu’il est interdit d’arborer dans ses vêtements des combinaisons de couleurs rappelant celles de la Belgique

Un certificat d’identité avec photo

La gestion de la population du territoire occupé est très difficile. Depuis la loi du 2 juin 1856, en effet, ce sont les registres de population qui servent de support à toute une série de contrôles (listes électorales, listes de milice, contrôle scolaire, enrôlement fiscal, etc.). Mais toutes ces listes sont par nature incomplètes. Les listes électorales, par exemple, ne reprennent pas les femmes qui ne votent pas. De plus, elles ne permettent pas un contrôle aisé sur le terrain. Or, von BISSING, veut pouvoir identifier rapidement toute personne.

Par décision du 18 février 1915, il impose donc à toute personne privée de plus de 15 ans d’être munie d’un certificat d’identité ou Personal Ausweis beaucoup plus complet que celui utilisé jusque-là. Le document devra contenir le nom, le domicile, les lieu et date de naissance, l’âge et la profession de son titulaire. Il doit surtout être muni d’une photographie. La mesure est d’application à partir du 1er mars 1915.

Empêcher l’espionnage

« A côté de mon désir de faire revivre le commerce et le trafic dans le pays, écrit von BISSING dans un communiqué du Gouverment daté du 18 février 1915 publié dans la presse, j’ai mon devoir de militaire qui m’oblige à arrêter tout espionnage de l’ennemi et à empêcher les Belges en âge de porter les armes de quitter le pays pour aller s’enrôler dans les armées ennemies ».

Il affirme que si ce devoir militaire l’oblige à imposer certaines restrictions aux mouvements du public, « la faute en est en grande partie à telle partie de la population qui favorise les tentatives susmentionnées ». Le Gouverneur se dit aussi « à son grand regret » dans l’impossibilité d’abroger le passeport obligatoire dans les zones frontières, mais que, « confiant dans la loyauté de la population », il le supprime ailleurs (sauf pour la circulation automobile)

« J’espère, dit-il, que mes efforts en vue de ranimer le commerce et l’activité du pays, efforts qui témoignent de ma sollicitude pour le bien-être et la prospérité de la population, rencontreront auprès des autorités et du public l’accueil et l’appui que je puis en attendre dans l’intérêt bien compris de tous (…) ».

De Gembloux à Bruxelles…

Un avis est affiché dans les gares de Bruxelles pour rappeler ces décisions :

« Depuis le 1er mars, il ne faut plus de passeports allemands pour voyager dans les provinces de Brabant, Namur, Luxembourg, Liège (exceptés les districts de Liège et Verviers) et Hainaut (excepté le district de Tournai). Les voyageurs doivent toutefois être muni d’une carte d’identité avec portrait d’un nouveau modèle délivrée gratuitement par les maisons communales. Pour les voyages dans les autres provinces (…) il faut un passeport délivré par les autorités allemandes ».

Au début de 1915, les transports en commun sont encore désorganisés. Les trajets sont longs et fastidieux. Un trajet de Gembloux à Bruxelles en train à vapeur dure plus de deux heures. Il y a seulement deux départs de Gembloux à 7 h 29 et 13 h 29, avec arrivée à Bruxelles-Nord à 8 h 57 et 15h 21. Dans l’autre sens, les deux départs de Bruxelles-Nord sont à 6 h 41 et 15h. 41 avec arrivée à Gembloux à 9 h 11 et 17 h 41. Un troisième train dans chaque sens roulera à partir du mois de mai 1915. Un an plus tard, il y aura sept trains dans chaque sens de Gembloux vers Bruxelles et Namur. Les horaires sont régulièrement annoncés dans les journaux de l’époque.

Certains proposent donc très vite leurs services pour transporter les personnes et les biens. Par exemple, Joseph COLLE, de Corroy-le-Château, organise deux fois par semaine des voyages vers Wavre et Bruxelles (et retour). Il annonce un prix modéré et qu’il transporte les petits colis et les marchandises, mais ne précise pas le véhicule utilisé. Il détaille l’horaire dans une annonce du journal L’Ami de l’Ordre du 12-13 février 1915 :

« Lundi : Départ à 8 heures de Gembloux (Hôtel Zénon)  Arrivée à Wavre à 10 h. ¼ (Hôtel de Bellevue, place du Sablon). Départ de Wavre à 11 h. – Arrivée à Bruxelles (Lux.), Café du Télégraphe à 2 h ½ .Mardi : Départ de Bruxelles (Café du Télégraphe) à 8 heures – Arrivée à Wavre à midi et à Gembloux à 2 h ½. Jeudi et vendredi, même voyage et même horaire. » [NB: L’Hôtel Zénon était situé à l’angle de l’avenue de la Faculté et de la rue du Coquelet. C’est aujourd’hui une pharmacie]

Ailleurs, des transports similaires sont aussi organisés, comme ce « tram-car chauffé et éclairé » qui fait le trajet Namur-Bruxelles tous les mardis et vendredis pour 8,50 francs en 1ere classe et 6 francs en 2e classe.

La circulation des vélos

Les 20 juin et 10 octobre 1915, les Allemands réglementent plus précisément la circulation des vélos par des ordonnances du Gouverneur général. Ainsi, dorénavant « il n’est permis de circuler en bicyclette que dans les villes et ce, à l’intérieur, de l’agglomération (partie bâtie de la ville). » Et encore, cette autorisation n’est accordée qu’aux seules personnes domiciliées dans la commune. Il est prévu de placer des panneaux indiquant la « Limite de circulation en bicyclette » aux sorties des agglomérations. Pour se rendre d’un arrondissement à un autre, voire d’une province à une autre, il faut un permis accordé uniquement « dans des cas exceptionnels et dûment motivés ».

Pour se déplacer en dehors de ces limites, il faut un permis. Mais seuls les médecins, les vétérinaires et les fonctionnaires au service de l’occupant peuvent l’obtenir. Les ouvriers, employés et écoliers reçoivent tout de même une autorisation pour se rendre à leur travail ou à leur école pour un trajet bien défini dont il n’est pas question de s’écarter…

Les peines sont sévères en cas d’infraction : un an de prison ou une amende pouvant atteindre 4.000 Marks. Elles peuvent être prononcées par un tribunal militaire.

Devant l’afflux des demandes de permis et de certificats d’identité, les autorités allemandes et belges sont vite débordées. Le cabinet du gouverneur allemand reçoit «force demandes pour permissions de vélos ou autres ».

A tel point qu’il publie un avis dans L’Ami de l’Ordre du 26 et 27 octobre 1916 signalant que « Son Excellence ne peut pas s’occuper de pareils cas » et que les demandes seront « toujours » remises aux services administratifs, « ce qui, par conséquent, retardera l’affaire ». Le communiqué conseille donc que « l’on agira dans son propre intérêt en adressant ce genre de demandes au bureau compétent ».

La situation est identique pour la délivrance des fameux certificats d’identité avec photo. Des files se forment dans les maisons communales. A tel point, par exemple, que le bourgmestre de Namur constate le 27 octobre 1915 dans L’Ami de l’Ordre que les bureaux « sont encombrés par une foule de personnes n’ayant pas à faire usage immédiat de cette pièce. Il en résulte de très sérieux inconvénients pour le personnel qui, malgré son dévouement et sa diligence, est totalement débordé ».

Par voie de presse, il désigne les catégories de citoyens qui recevront en priorité le précieux certificat: les cyclistes devant obtenir un passeport et ceux qui doivent immédiatement se déplacer ou voyager. Tous les autres doivent attendre…

Une nouvelle carte en novembre 1915

De nouvelles mesures et un nouveau modèle de carte d’identité, encore plus complet, seront publiés dans le Bulletin officiel des Lois et Arrêtés du 31 août 1915.

« Les particuliers âgés de plus de quinze ans, à l’exception des militaires et des employés civils allemands en uniforme, quelle que soit leur nationalité, doivent être porteurs d’un certificat d’identité lorsqu’ils se trouvent hors du lieu de leur domicile. Les personnes habitant la zone frontière doivent faire revêtir leur certificat d’identité de l’estampille GZ. Le contrôle appartient à tous les officiers ou officiers intérimaires ainsi qu’aux soldats de garde et à ceux qui sont chargés d’un service de police. »

Tout est bien précisé dans le règlement. Le document est décrit dans ses moindres détails. Il sera trilingue : allemand, néerlandais, et français. Il sera établi par la police locale, mais le plus souvent par l’administration communale. On y indiquera notamment la taille du titulaire, son adresse de résidence et depuis combien de temps il réside dans la commune. On ajoutera où il habitait avant, ainsi que son domicile légal, le bureau des passeports compétent et les pièces justificatives produites. Si l’identité du porteur n’est pas certaine lors de l’établissement de la carte, la signature de deux témoins « irréprochables » y figurera aussi.

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Certains certificats d’identité portent un cachet « In Überwachung », comme celui de mon grand-père ci-contre (Collection de l’auteur). Il indique que le titulaire est « Sous surveillance » et qu’il doit se présenter régulièrement à un contrôle du Meldeamt, le Bureau d’enregistrement. Plusieurs catégories de personnes sont ainsi régulièrement convoquées, notamment les jeunes gens en âge de porter les armes, les hommes à partir de 17 ans, les anciens membres de la garde civique dissoute ayant moins de 40 ans, les étrangers, les invalides de guerre, les sujets allemands, autrichiens et hongrois, les prisonniers de guerre libérés, les blessés ennemis en traitement chez des particuliers, etc.

Le remplacement des certificats d’identité perdus, détruits ou égarés ne pourra se faire qu’avec l’autorisation expresse de l’autorité allemande. On conseille donc à la population de veiller soigneusement à leur conservation…

Dans la zone des opérations militaires (les actuelles Flandres Orientale et Occidentale) et dans les zones proches des frontières du pays, et notamment près de celles avec la Hollande neutre, il faut toujours en plus un passeport pour se déplacer ou pour franchir la frontière.

Le passeport reste aussi obligatoire pour les automobilistes, les motocyclistes et les cyclistes en dehors des agglomérations dans tout le territoire occupé.

Les particuliers qui utilisent une auto ou une moto ont besoin d’une pièce supplémentaire : un permis de circuler émis par le Bureau d’inscription des automobiles du lieu du garage du véhicule. Le nom des personnes autorisées à l’utiliser sera mentionné, ainsi que le trajet exact ou le district où la circulation est autorisée. Si l’itinéraire d’un voyage est différent, il faut une autre autorisation.

Les Ausweis préservés à Gembloux

A Gembloux, comme ailleurs, des cartes d’identité ont été distribuées aux habitants. L’administration communale ne les a pas toutes détruites lorsqu’elles lui ont été remises après la guerre. Elles seront « oubliées » pendant des dizaines d’années dans l’ancien hôtel de ville avant d’être confiées à M. Lucien Hoc, ancien président du Cercle, qui les a versées dans les archives du Cercle royal Art et Histoire de Gembloux, où elles sont précieusement conservées. Près de 2.500 cartes originales, la plupart avec la photo de leur titulaire, nous sont donc parvenues.

La liste originale de tous les titulaires a aussi été préservée. Elle se trouve encore – elle aussi – dans les archives du CRAHG et est intitulée Commune de Gembloux – Liste de tous les habitants (Hommes & Femmes). Elle reprend 5.472 noms avec pour la plupart le numéro de la carte d’identité. Pour certaines personnes, il n’y a pas de numéro de carte indiqué, alors que l’on retrouve bel et bien une carte a leur nom dans notre collection. On peut donc affirmer sans risque de se tromper que plus de 5.000 cartes ont été distribuées.

D’autres documents gembloutois ont aussi résisté à l’épreuve du temps.

Comme ce laisser-passer délivré le 20 février 1915 par le bourgmestre DAMSEAUX « avec l’autorisation de M. le Commandant » à Joseph SCHEPKENS, horticulteur et marchand de graines, âgé de 32 ans, pour se rendre dans les provinces de Brabant, Anvers, Limbourg, Liège, Luxembourg, Namur et Mons [sic] « pour affaires commerciales ». L’autorisation est valable pour des déplacements en voiture, vicinal et chemin de fer.

Le signalement et la photo de M. SCHEPKENS figurent sur le document. On y apprend qu’il mesurait 1 m. 65, qu’il a le front assez haut, le nez large et la bouche « ordinaire », que ses cheveux, ses sourcils et sa moustache sont châtains, que ses yeux sont bruns, qu’il a le visage ovale et le menton rond et, enfin qu’il a le teint « sain ».

Ou encore, celui délivré à Mme Veuve SEUTENS, négociante de 53 ans, pour se rendre à Namur « accompagnant M. Dotrémont, voiturier ».

Le 28 mars 1917, le notaire DEBOUCHE écrit au Deutsches Meldeamt de Namur, pour solliciter un permis de voyage pour le canton de Perwez en faveur de son employé Alfred NOEL, pour « pour les affaires notariales dans ce canton limitrophe de celui de Gembloux ». Le notaire précise qu’il a toujours été porteur d’un permis de voyage « même plus étendu ».

Le transport de marchandises

Pénurie et lutte contre le marché noir obligent, on ne peut pas transporter des marchandises sans autorisation, et notamment des pommes de terre.

Il faut un Permis de transport , comme celui délivré le 21 mars 1916 par le bourgmestre d’Ernage à Marie BOURGAUX, veuve BAR, qui « est autorisée à acheter à Vve Tordoir (…) dix-huit kg de pommes de terre et à les faire transporter par camion » chez elle. Le permis est valable pour un seul transport et perd sa validité le lendemain du jour de sa délivrance. Il doit même être remis au bourgmestre après emploi.

Entre le 17 avril et le 22 mai 1916, le bourgmestre d’Ernage ne délivrera pas moins de 25 permis de la sorte pour des quantités de pommes de terre allant de 18 à 200 kilos.

Les changements de résidences

Les déménagements font aussi l’objet d’une procédure qui permet de suivre les mouvements des familles.

Un Certificat de changement de résidence (Modèle 2) très complet est établi par l’administration communale quittée. En janvier 1916, par exemple, Constant DELOOZ, quitte le 111 de la rue Try Masset à Ernage. Son épouse Héloïse COLLIN et ses enfants Constant et Emile sont repris sur le document qui doit être présenté dans les quinze jours à l’administration communale de Lonzée où la famille veut s’installer. Pour chacun, sont indiqués les lieu et date de naissance, le lien de parenté avec le chef de ménage, l’état-civil, la nationalité, la profession, le domicile légal. Il est ajouté que les parents sont « Sans condamnation ».

L’inscription dans la nouvelle résidence fait l’objet d’un Certificat d’inscription (Modèle 3) qui est renvoyé dans la commune d’origine. Celui de la famille DELOOZ indique qu’elle a été inscrite dans les registres de population de Lonzée le 21 janvier 1916 au n° 49 de la rue de l’Eglise.

Transport d’écrits interdit

Le 1er avril 1916, von BISSING décrète que les voyageurs qui quittent le territoire occupé ne doivent avoir sur eux ou dans leur bagage, sauf autorisation spéciale, « ni communications écrites, ni imprimés quelconques » sauf leurs papiers d’identité. Le règlement précise que les voyageurs peuvent toujours se faire envoyer par la poste au lieu de destination de leur voyage, les papiers dont ils ont besoin.

Les infractions sont passibles de peines de prison d’un an ou/et d’une amende de 4.000 Marks. Les tribunaux militaires sont compétents, mais pour les cas « peu graves », les autorités militaires seules peuvent prononcer les peines de police.

Nouvelles dispositions en avril 1916

De nouvelles dispositions sont applicables aux papiers d’identité et aux déplacements à partir du 15 avril 1916. Elles sont publiées par le gouverneur von BISSING le 7 avril 1916.

Toutes les personnes âgées de plus de15 ans, doivent être constamment porteuses d’un certificat d’identité « tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de sa commune de domicile », mais tous les déplacements peuvent dorénavant se faire sans qu’il soit besoin d’un passeport, sauf pour les cyclistes et les automobilistes.

Toutefois, les personnes soumises au contrôle d’un Meldeamt doivent obtenir une autorisation spéciale préalable avant de voyager, tandis que les voyageurs qui arrivent sur le territoire du gouvernement général, qui veulent le quitter ou le traverser doivent avoir un passeport et une carte d’identité.

Les dispositions générales pour les voyages à destination de la zone frontière sont assouplies. Seuls sont encore soumis à l’obligation d’un passeport la circulation des automobiles ou des bicyclettes, ainsi que les voyages aller-retour par train vers les gares de cette zone. En revanche, le contrôle des cartes d’identité y sont plus rigoureux.

Du côté de la frontière hollandaise, il reste quand même interdit de circuler en vélo, mais les Allemands annoncent que cette zone sera quelque peu réduite.

Les peines prévues en cas d’infractions sont sévères. Elles peuvent atteindre trois ans de prison et une amende de 20.000 marks. Les fonctionnaires qui dressent d’une manière inexacte ou incomplète une pièce d’identité obligatoire sont passibles des mêmes peines.

Les compagnies de chemin de fer qui transportent des voyageurs sans pièces d’identité sont astreintes, elles aussi, à payer des amendes disciplinaires (Ordnunggesstrafen).

La carte d’identité belge après la guerre

En 1919, le gouvernement belge reprend l’idée allemande de la carte d’identité. Il la rend donc obligatoire dans un format différent.

Dans la population que se réjouissait d’être débarrassée des « Personal Ausweis », nombreuses sont les réclamations contre une mesure que d’aucun considèrent comme vexatoire.

 © Pierre AUBRY – 2014

Bibliographie :

  • Universite de Namur – Bibliothèque universitaire Moretus Plantin – Collection des journoaux L’Ami de l’Ordre, journal quotidien, du 31 août 1914, des 18, des 22 et 24 septembre 1914, du 5 octobre 1914, des 25 et 26 novembre 1914, du 27 décembre 1914, des 25 et 26 janvier 1915, des 12 et 13 février 1915, des 17 et 18 février 1915 et 24 février 1915, des 12 et 13 mars 1915, des 23 , des 27 et 28 octobre, des 29 et 30 octobre 1915, du 11-12 avril 1916, du 7 mai 1916, des 3 et 4 août 1916, des 17 et 18 août 1916, des 18 et 19 août 1916, du 3 décembre 1916 – Université Namur – http://neptun.unamur.be.
  • HUBERICH Ch. & Alexander NICOL-SPEYER A., Législation Allemande pour le Territoire Belge Occupé (Textes officiels), 4e série – 2 juillet 1915-29 septembre 1915 (Nos 90-123), Martinus Nijhoff – La Haye 1916 ;
  • LAUWENS J.-F., Le Soir, 31 mars 2014
  • Archives de l’Etat à Namur – Archives communales de Gembloux ;
  • Cercle royal ‘Art et Histoire’ de Gembloux, Archives communales de Gembloux, collection d’affiches et collections de cartes d’identités.
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