Survivre à Gembloux pendant la 1ère guerre mondiale

Ce texte a été publié en 2014 dans l’ouvrage Gembloux dans la tourmente de la première guerre mondiale, édité par le Cercle royal Art et Histoire de Gembloux à l’occasion du centième anniversaire du début de la première guerre mondiale. Des extraits de cet article peuvent être consulté sur Google Book


Survivre à Gembloux pendant la Première Guerre mondiale

 © Pierre AUBRY – 2014

Se procurer de la nourriture et du ravitaillement était au centre des préoccupations quotidiennes des Gembloutois pendant la Première Guerre mondiale. S’il paraît simple aujourd’hui de se procurer un kilo de beurre ou du pain, il n’en était pas de même à l’époque.

Au moment de la déclaration de guerre, le Gouvernement belge va prendre – dans l’urgence – une série de mesures pour assurer le ravitaillement de la population et bloquer les prix.

En octobre 1914, alors que les Allemands occupent le pays qui est soumis à un blocus anglais, les USA viennent au secours des Belges en créant la Commission for Relief in Belgium. Toute une organisation est alors mise en place par le Comité national de Secours et d’Alimentation qui fournit des vivres à la population par le biais de comités provinciaux, cantonaux et locaux.

A Gembloux, un comité local fonctionne pendant toute la durée de la guerre. Le prix flambent. Le rationnement est instauré. Certains volent ou braconnent pour subsister. Le Comité donne des secours en argent aux plus nécessiteux pendant que la ville de Gembloux organise le travail des chômeurs.

Ce n’est que vers le mois de juin 1919, que les Comités de Secours et l’Alimentation cesseront leurs activités.

Dès que la guerre est déclarée, la Grande-Bretagne soumet l’Allemagne à un blocus maritime.

La Belgique est concernée par cette décision. Les Anglais craignent en effet que les Allemands ne s’emparent de l’aide alliée. Ils veulent au contraire les affaiblir en les forçant à puiser dans leurs réserves pour accélérer leur capitulation. En riposte, l’Allemagne entame alors une guerre sous-marine notamment contre les navires de commerce.

Des mesures d’urgence

La Belgique est un pays neutre. Elle n’a rien prévu pour assurer la subsistance de sa population en cas de conflit. Le Gouvernement improvise dans l’urgence une série de mesures. Dès le 2 août 1914, il interdit d’exporter les pommes de terre, le pain, les céréales et les denrées alimentaires de toute nature. Des prix maxima sont fixés pour le froment (21 francs/100 kg), le riz (0,63 franc/kg), la farine (28 francs/100 kg), le pain (0,32 franc/kg), le sucre, le sel et les pommes de terre (7,50 à 9 francs/100 kg), toutes denrées que les gouverneurs et les bourgmestres peuvent d’ailleurs réquisitionner.

L’état des stocks de vivres est tenu à jour par une commission nationale du ministère de l’intérieur. Pour assurer une juste répartition, elle fixe, par exemple, la ration journalière de pain à 400 grammes par personne.

Des commissions provinciales ont des missions similaires et se voient chargées de l’approvisionnement en farine, pain, viande et autres denrées alimentaires. Les vivres sont rassemblés dans des centres provinciaux de ravitaillement où les communes peuvent se fournir. Un système de partage des excédents est mis en place.

Un comité de distribution est créé dans chaque commune.

Les Allemands vivent aux dépens de l’habitant

La situation se complique lorsque les Allemands occupent le pays. Ils suppriment d’abord toute l’organisation mise en place par les Belges et refusent de subvenir aux besoins alimentaires de la population, bafouant ainsi la Convention de la Haye de 1907.

Au contraire, ils vivent largement aux dépens de l’habitant pendant toute la guerre, ne se privant pas de réquisitionner tout ce qui leur est nécessaire.

La disette s’installe donc d’autant plus rapidement que la Belgique ne posséde pas de grosses réserves alimentaires au moment de l’entrée en guerre et que la production locale est insuffisante. Les prix augmentent donc rapidement et les magasins sont dévalisés. La situation devient vite précaire. Les aliments de base viennent à manquer, de même que le fourrage pour les chevaux et le matériel divers.

Les prix vont connaître une hausse très importante pendant toute la durée de la guerre, comme le montre le tableau ci-après publiés en 1987 dans Un Siècle d’actualité par le journal Le Soir.

Denrée

Prix en avril 1914

Prix en avril 1916

Prix en avril 1917

Prix en septembre 1918

Bœuf

2.50 F/kg

6.50 F/kg

11.00 F/kg

25.00 F/kg

Porc

2.00 F/kg

7.50 F/kg

16.00 F/kg

25.00 F/kg

Pain

0.30 F/kg

0.15 F/300g

0.15 F/300g

0.25 F/300g

Pommes de terre

0.12 F/kg

Introuvable

2.00 F/kg

2.00 F/kg

Beurre

3.50 F/kg

7.50 F/kg

18.00 F/kg

42.00 F/kg

Café

3.00 F/kg

8.00 F/kg

20.00 F/kg

85.00 F/kg

Lait

0.24 F/L

0.32 F/L

0.800 F/L

1.35 F/L

L’Œuvre de la Soupe, la Goutte de Lait et d’autres organisations similaires participent aussi au ravitaillement des populations et ont notamment permis, par exemple, aux enfants de manger tous les jours la couque scolaire.

La Commission for Relief in Belgium

Denrées alimentaires, vêtements et combustibles font rapidement défaut. La crise frappant la Belgique donne lieu à une action humanitaire organisée à l’échelle mondiale.

En octobre 1914, est créée la Commission for Relief in Belgium dirigée par l’Américain Herbert Hoover. Elle achète des vivres à l’étranger et les achemine dans notre pays via l’Angleterre et les Pays-Bas. Elle veille à ce que rien ne soit réquisitionné par l’occupant. En 1917, lors de l’entrée en guerre des USA, elle sera remplacée par le Comité Hispano-Américain.

Une campagne de propagande est lancée dans le monde entier, plus particulièrement aux USA, en Grande Bretagne, en Hollande et au Canada. Elle connaîtra un franc succès.

Un Comité national de Secours et l’Alimentation est alors constitué à Bruxelles. Il organise dix comités provinciaux et des comités locaux. Sa mission sera de ravitailler la Belgique par le biais de son département Alimentation et de son département Secours.

Le Comité national de Secours et l’Alimentation n’est pas un organisme officiel. C’est ce que l’on appellerait aujourd’hui une Organisation non gouvernementale. Ses buts sont exclusivement humanitaires. Il est notamment dirigé par Ernest SOLVAY et Emile FRANQUI, deux personnalités importantes de l’époque.

A Namur, un comité provincial fonctionne à partir de fin novembre 1914. Il est alors situé chez son président le baron Albert HUART. Il reçoit du comité national les marchandises importées depuis Rotterdam par la Commission for Relief in Belgium, afin de les répartir dans toute la province. Il exerce sa mission par l’intermédiaire des comités régionaux ou cantonaux proches de la population.

Ces derniers distribuent les vivres et les secours. Ils sont signalés par un drapeau blanc à lettres rouges. Ils sont politiquement neutres et doivent être composés de personnes appartenant aux trois partis politiques : libéral, catholique et socialiste.

Le Comité local de Gembloux

Le comité local du canton de Gembloux couvre les communes de Beuzet, Bossière, Bothey, Corroy-le-Château, Ernage, Gembloux, Grand-Leez, Grand-Manil, Isnes, Lonzée, Mazy et Sauvenière. Il est interdit d’exporter hors de ces communes la production locale de céréales, de pommes de terre et de légumes, ainsi que le bétail.

Le 1er février 1916, le collège échevinal de Gembloux propose pour faire partie du comité local les personnes suivantes : MM. DAICHE, DEMORTIER, DETUMIN, FRANCOIS, GAILLY et PIERARD. Tous acceptent la mission qui leur confiée, à l’exception de M. GAILLY.

A Gembloux, les responsables du comité local reçoivent les directives du Comité national via M. Octave DEJAIFFE, de Mazy, responsable du comité cantonal. Mazy, jugé plus central que Gembloux, a été choisi comme centre du Comité cantonal car jugé plus central que Gembloux.

Un centre de ravitaillement est ouvert dans le bas de la rue Pierquin, à Gembloux, dans l’ancien immeuble des Frères des Ecoles Chrétiennes, à l’emplacement de l’actuel Blokker. Un magasin de distribution y fonctionne. Les files sont souvent longues devant sa porte.

Les ménages disposent d’une carte de ravitaillement ou d’un carnet d’identification reprenant le nombre de personnes du ménage. Ces documents permettent d’obtenir certaines denrées alimentaires, notamment la graisse et le pain.

Mais les restrictions sont nombreuses. Elles sont très mal accueillies. Ainsi, Joseph TOUSSAINT raconte que les gens de la Vôte vont s’insurger contre la suppression des rations de saindoux à ceux qui élèvent des porcs, même si les bêtes sont destinées à la vente. La revendication fut transmise plus haut par les membres du comité local, si vigoureusement que celui-ci se fait rappeler à l’ordre mais le règlement sera modifié pour être plus équitable.

Des « œuvres » locales sont ravitaillées par le Comité régional de Gembloux, à Mazy. Ce dernier, par exemple, informe le Comité local par note du 8 décembre 1917 de l’envoi de 1.260 kilos de pommes de terre séchées au prix de 3 francs le kilo pour La Soupe Populaire (850 kg), Les Restaurants économiques (300 kg) et La Cantine maternelle (110 kg).

Dans certaines entreprises, comme à la sucrerie de Gembloux, on organise des repas pour les travailleurs, comme on peut le voir sur la photo.

Des rations réduites

Tout au long de la guerre, les rations vont se réduire de plus en plus.

Une lettre du 31 mars 1917 adressée au bourgmestre de Gembloux par le président du Comité de Secours de Walhain-Saint-Paul en donne le détail. Tous les quinze jours, il est distribué par personne 3,150 kg de farine, 100 g de lard, 100 g de saindoux, 250 g de céréaline, 250 g de riz, pois et haricots (ensemble) ainsi que 100 g de café par mois. Pour ceux qui n’ont pas droit à la graisse, il est distribué 60 grammes de beurre par semaine et par personne. Il y est aussi signalé que Walhain a été approvisionné d’un peu de savon et d’un peu de nouilles et que sa population reçoit régulièrement du lard et du saindoux.

Les demandes au comité

Dans les archives du CRAHG se trouve un cahier dans lequel sont notées les Demandes à trancher par le Comité au début de 1918. Ces témoignages montrent bien les détresses et les difficultés quotidiennes des Gembloutois après quatre ans de guerre.

La Veuve DELEUZE, par exemple, demande un paquet d’amidon « pour faire des cataplasmes à son fils blessé sérieusement au pied ».

Le Docteur LEFEVRE voudrait recevoir toutes les semaines 50 grammes de farine pour les inscrits à l’œuvre des dîners économiques « pour leur donner une couque en même temps que le repas ». La décision est ajournée.

Plusieurs femmes de couteliers demandent une ration supplémentaire car « elles travaillent le fer avec leurs maris ».

Mme BARKER demande à recevoir un peu de cacao pour sa fille Mme LEROY-BARKER car « celle-ci ne prend plus que des aliments liquides ».

Mme TOMBOIS-MARECHAL demande le supplément de 50 gr de farine pour son fils « qui se trouve chez elle par suite de la suppression des cours au pensionnat de Floreffe. Il recevait précédemment sa couque à l’école ».

Fréderic HENRY se marie et reprend les deux porcs de ses parents. « Peut-on donner la ration de saindoux aux vieux ? », est-il inscrit dans le cahier.

Le 9 septembre, M. MICHAUX qui ne possède plus de farine demande s’il peut être ravitaillé le lendemain. Sa famille était inscrite auparavant dans le carnet de Mme HAMBURSIN. Il devra patienter jusqu’au 17 septembre.

André DEFNET a été prisonnier en Allemagne. Il est rentré au pays depuis plusieurs mois. Il demande « à recevoir la double ration de farine attribuée aux déportés rentrés ».

Le 20 janvier M. Henry HAUCHART demande s’il ne pourra pas recevoir du saindoux pour sa famille de quatre personnes. Il possédait deux petits porcs. Il a vendu le plus gros – qui pesait 28 kg (!) – pour 184 francs à la porcherie communale et l’autre – qui avait été refusé par la même porcherie – à un particulier pour 82 francs.

En avril, Léon BAUVIN, veilleur pour la ville se voit accorder une double ration supplémentaire, tandis que les religieuses reçoivent 53 rations.

Le 29 juillet, il est noté dans le cahier que la quantité de levure reçue du magasin cantonal est réduite de moitié : 49,5 kg au lieu des 110 kg attendus.

En août, le nommé JACQMAIN, habitant place du Marché, demande une ration supplémentaire « comme jardinier ». Elle lui est refusée car il est « patron ».

Les réfugiés français sont aussi secourus. Ainsi les « évacués français DERBOIS et BACHERY réformés par les Allemands sont rentrés le 14 septembre » et demandent à recevoir les haricots et la viande du mois de septembre 1918. Ils ont déjà reçu 300 grammes de saindoux et un kilo de farine.

La farine et le pain

Le pain figure, à l’époque, en bonne place sur les tables. Beaucoup de familles le cuisent encore elles-mêmes. Il va manquer rapidement dès l’offensive allemande.

Le 28 août 1914, le conseil communal de Gembloux constate que l’armée allemande a réquisitionné 30 des 90 sacs de froment qui ont été fournis et qu’il y a disette de farine dans la population. Il décide de faire moudre le reste et de vendre la farine aux habitants à 32 centimes le kilo. Une partie sera mise gratuitement à la disposition des indigents, ainsi qu’aux personnes sans travail et sans ressources.

Le Bourgmestre de Gembloux annonce par voie d’affiche, qu’à partir du 20 janvier 1915, le pain ne sera plus vendu qu’aux seuls ménages de Gembloux munis d’une carte délivrée à l’hôtel de ville et qui indique la quantité maximale pouvant être fournie. Les chefs de ménage qui déclarent cuire eux-mêmes leur pain recevront directement de la farine. Ceux qui ont quelques réserves ne pourront rien recevoir « jusqu’à nouvel ordre ».

La hausse des prix est importante. En mars 1915, le comité de ravitaillement de Gembloux achète les farines américaines à 46 centimes le kilo mais il continue à les vendre, à perte, au prix de 35 centimes le kilo.

A partir du 15 mars 1915, la ration quotidienne par habitant est fixée, dans la Belgique entière, à 185 grammes de farine ou à 250 grammes de pain.

A Beuzet

A Beuzet, lors de sa séance du 8 novembre 1914, le conseil communal adopte une série de dispositions relatives au ravitaillement de la population.

Les habitants sont invités d’urgence à venir exposer leurs besoins pour la période probable de la guerre et éventuellement jusqu’à la fin de la récolte suivante. Le Bourgmestre réquisitionne aussitôt les froments, farines et pommes de terre nécessaires aux besoins de la population.

Les cultivateurs et commerçants réquisitionnés ne peuvent fournir les produits que sur production des bons délivrés aux particuliers par le Bourgmestre. Ils doivent tenir « rigoureusement » à la disposition de l’autorité communale la quantité spécifiée des produits. Bien sûr, il est défendu d’exiger un prix supérieur au prix officiel.

Les demandeurs ne peuvent prétendre qu’à la quantité raisonnablement nécessaire des produits alimentaires mentionnés ci-dessus et pour la période indiquée. Ils ne peuvent trafiquer de ces produits. Tout abus sera signalé à Monsieur le procureur du Roi.

Les citoyens notoirement solvables paieront les produits au comptant. Il sera réclamé aux autres un acompte à déterminer lors de la prise de fournitures. Ils acquitteront le surplus au moyen de paiements mensuels fixés par eux à partir de la reprise de leur travail. Un délai de 18 mois leur sera accordé pour se libérer complètement.

L’autorité communale fera appel aux détenteurs de fonds pour le paiement immédiat des fournisseurs en besoin d’argent. Pour ceux qui n’exigeront pas ce paiement, il leur sera garanti un intérêt de 4% de leurs avances.

Des amendes et de la prison

Dans toute la région de Gembloux, la situation de pénurie pousse certains à des achats illégaux et sont condamnés par les tribunaux. Plusieurs condamnations sont rapportées par le journal L’ami de l’Ordre, qui paraît sous le contrôle de la censure allemande.

Ainsi en janvier 1916, Irma TASIAUX, née DENIL, et Armand BIELANDE, tous les deux de Gembloux, ont acheté du blé réservé à la panification. Ils sont condamnés respectivement à des amendes de 30 et 10 marks ou bien à 6 et 2 jours de prison.

La veuve Constance MELOTTE, née BAUDINNE, de Lonzée, écope d’une amende de 25 marks ou bien à 5 jours de prison subsidiaire pour soustraction de blé saisi.

Marie BODART, de Lonzée, est condamnée à une amende de 30 marks ou bien à 6 jours de prison subsidiaire pour avoir exporté du froment sans passavant.

La Veuve DEFRENNE, propriétaire du moulin de Grand-Leez, se voit infliger à une amende de 200 marks ou bien à 40 jours de prison subsidiaire, tandis que Jean DEFRENNE, le meunier, écope d’une amende de 200 marks ou bien à 40 jours de prison : tous les deux « pour avoir moulu du blé saisi ».

Légumes et pommes de terre

Les pommes de terre et les légumes sont aussi à l’époque une partie importante de l’alimentation. La culture de jardins potagers est vivement encouragée.

Le journal L’ami de l’Ordre des 14-15 juin 1915 relate qu’à Gembloux, l’association Coin de terre comprend 66 jardins de quatre à cinq ares sur des terrains de l’administration communale, de l’Institut agricole de l’Etat, de la société anonyme Sucrerie Gembloutoise, de la Banque Fabri-de Lhonneux, de M. GOEMAERE-TILLIEUX et de Mme MARTIN.

Le Bourgmestre DAMSEAUX s’implique dans l’organisation de cette œuvre. Il constitue un comité dont font partie MM. L. CASSART, directeur de la ferme de l’Institut agricole, Ch. DEBOUCHE, avocat, E. FRANCAIS, jardinier-démonstrateur à l’Institut agricole, A. GRIMONT, directeur de l’hospice, Ch. PIROTTE, conseiller communal J. SCHEPKENS, marchand-grainier, et D. TOURNAY, conseiller communal.

Sur le terrain, M. L. CASSART, directeur de la ferme de l’Institut agricole, et Félix DUBOIS, fabricant d’engrais chimiques à Gembloux, préparent une première fois la terre. On y plante des pommes de terre et sème des graines de diverses espèces potagères. M. SCHEPKENS fournit des plants à repiquer.

Des conférences sont aussi organisées : sur les sciences appliquées au jardinage, par M. GERMAIN, un ingénieur agricole de Gembloux, et sur l’économie alimentaire, par Mme HENRION, diplômée de l’Ecole ménagère de Liège.

Le journal constate que chacun s’attache à bien cultiver son jardin pour lui faire produire quelques centaines de kilos de pommes de terre et de bons légumes. Des récompenses sont d’ailleurs promises à ceux qui auront le mieux travaillé « tout en soignant bien leur maison ».

Des vols alimentaires

De tels potagers, tout comme les champs cultivés, les basses cours et le bétail, attisent bien des convoitises. De nombreux vols « alimentaires » sont commis dans la région gembloutoise. On en retrouve la relation dans la presse de l’époque.

En voici quelques-uns racontés par le journal L’Ami de l’Ordre rien que pour la seule année 1916 au pays de Gembloux.

Dans la nuit du 19 au 20 mars, on vole 300 kg de pommes de terre mises en silo dans le jardin de Philibert QUINOT, briquetier à Lonzée Des empreintes de pas sont relevées aux abords du lieu du vol. Georges DRAYE, ardoisier à Lonzée, est délesté de 50 kg de pommes de terre.

Certains larcins sont rocambolesques. Le 27 mars, vers 10 heures du soir, Jules DELSAUX, cultivateur à Lonzée, entend crier ses porcs. Il se relève et voit deux hommes dans sa cour. Chacun emporte un porc. Il se met à leur poursuite, mais arrivé près de l’église, il les perd de vue.

A Sauvenière, c’est une truie qui est l’objet d’un vol chez M. NOEL-DETHIER. Pour la prendre, on a forcé la porte et le cadenas de la remise. Des traces indiquent que l’animal a été dirigé du côté de la route de Tirlemont.

Dans la nuit du 15 au 16 avril, on vole 16 poules dans un poulailler fermé à clé, chez Mme Vve Adrien MALBURNY, à Grand-Manil. Pour s’introduire dans ledit poulailler, les voleurs ont pratiqué un trou dans le mur.

A Ernage, chez M. NOEL, cultivateur, les voleurs enlèvent un porc après l’avoir tué et dépecé sur place pendant la nuit.

A Corroy-le-Château, chez M. COLLARD, journalier, un jambon est dérobé et chez M . DELCHEVALERIE, le bourgmestre, ce sont des provisions de café, de lard et de chicorée remisées dans une dépendance attenante au magasin de ravitaillement de la commune qui disparaissent.

Dans la nuit du 28 au 29 juin, un cheval hongre alezan, âgé de 3 ans, d’une valeur de 2.500 francs disparaît d’une prairie de Nestor DUSSART, fermier à Grand-Manil. « D’après les traces de pas, le cheval aurait pris la direction de Gembloux », précise le journal.

A Grand-Leez, dans la nuit du 1er au 2 juillet, des voleurs s’introduisent dans la cave de M. Olivier GREDE, cultivateur à Grand-Leez, en faisant sauter les barreaux de l’ouverture du soupirail. Ils emportent 6 pains, des œufs, du beurre et une somme de d’argent qui se trouvait dissimulée dans un tas de bouteilles.

La même nuit, toujours à Grand-Leez des voleurs ont arraché et enlevé des pommes de terre et des échalotes dans le jardin clôturé du cabaretier Antoine DENIL. Une semaine plus tôt on lui avait déjà volé sept poules dans le poulailler situé derrière son habitation après avoir fracturé la porte d’entrée.

Aux Isnes, la nuit du 15 au 16 juillet, des maraudeurs pénètrent dans le jardin clôturé de haies vives et de fils de fer appartenant à Mme MALEVEZ, de Saint-Servais. Ils cueillent toutes les groseilles et les framboises ainsi qu’environ 200 pêches.

A Grand-Manil, des voleurs ont enlevé 500 kilos de betteraves au préjudice du fermier Sylvain DUSSART. Au passage, ils ont aussi emporté deux roues d’une charrue se trouvant sur la campagne.

Il arrive que les voleurs (dont nous avons volontairement masqué les noms) se fassent prendre.

Ainsi, un certain Victor Ghislain XXX né à Roux-Miroir comparaît à la fin novembre devant le Tribunal correctionnel de Namur. Il doit répondre de plusieurs vols : 11 poules et un coq au préjudice de Grégoire ELOY, de Beuzet ; 13 poules au préjudice d’Omer DELONGUEVILLE, de Sauvenière ; des gerbes de pailles au préjudice de Mme Veuve GREGOIRE, de Gembloux ; des lapins, poules et maïs au préjudice d’Emile CARPIAUX, de Grand-Manil. Le tribunal le condamne à 6 mois de prison et 30 francs d’amende. M. DELONGUEVILLE obtient 50 francs de dommages et intérêts et M. CARPIAUX, qui réclamait 850 francs, en reçoit 275.

Des escrocs tentent aussi parfois de profiter de la pénurie pour abuser de la crédulité des villageois. Ils se font prendre eux-aussi. Comme par exemple Philippe XXX et Joseph XXX deux « naturels de Mariakerke (Malines) » que le tribunal correctionnel de Namur condamne à 8 jours de prison. Ils étaient venus à Bossière, vendre à divers habitants un liquide qui flairait légèrement le pétrole, mais qui n’en avait aucune des propriétés combustibles.

Tout au long de la guerre, ce genre de larcins et délits vont continuer.

Le braconnage

Le braconnage dans les bois environnants est aussi monnaie courante, une bonne manière d’améliorer l’ordinaire.

Ainsi, par exemple, les gardes particuliers Gustave LEON et Joseph FERY, au service de la marquise de BEAUFORT, sont embusqués le 13 mai 1916 au lieu-dit « Bois des Jenettes » à Mazy. Ils surprennent deux frères habitant à Spy venu relever 27 bricoles ou collets. Un mois plus tard, ils surprendront deux autres Spiroux occupés à la même activité.

Au lieu-dit « Bois de la Madeleine », à Petit-Leez, le 5 mai 1916, les gardes particuliers de M. VAN HOLLENHOVE, chargé d’affaires de la légation des Pays-Bas, surprennent le nommé Ferdinand X, de Spy, visitant 25 bricoles qu’il avait placées le jour précédent.

Le 21 juillet 1916 à 10 h ½ du matin, M. Jules DEWEZ, garde particulier de M. Joseph RUISSON, notaire, prend sur le fait Camille X occupé à visiter et retendre quatre collets dans le bois de Grand-Leez. Alors que le garde lui dresse procès-verbal, le braconnier le couvre d’insultes, s’élance sur lui et tente de lui donner un coup de poing « qui a pu être barré par le bâton dont le garde était porteur ».

Les pommes de terre

Tout au long de la guerre, la ville de Gembloux s’implique dans le ravitaillement en pomme de terre de ses habitants.

Elle y d’ailleurs est tenue par un arrêté du gouverneur général du 17 janvier 1916 qui confie la livraison des tubercules à la une agence d’approvisionnement : la Kartoffelversorgunsstelle (K.V.S.). Un règlement très précis est aborde tous les aspects de la question : relations avec la K.V.S., l’approvisionnement des communes sans l’intermédiaire de la K.V.S, la distribution aux consommateurs. On y trouve des instructions sur les prix, les modes de livraisons, le transport, les précautions à prendre, etc.

La ration journalière est fixée à 300 grammes par jour et par habitant (200 grammes pour les enfants de moins de 7 ans). Les communes ont le devoir de déterminer des rations plus ou moins fortes selon l’âge et la profession. Il est prévu d’augmenter la ration des ouvriers astreints à de durs travaux, comme celle des mineurs, en diminuant celle des personnes plus aisées « qui ont moins besoin de pommes de terre pour se nourrir » est-il précisé.

Des mesures doivent être prises pour assurer le rationnement. Les consommateurs ne doivent pas recevoir plus que leur ration. Des cartes de rationnement doivent être créées, comme celles qui sont déjà utilisées pour le pain.

Le 13 janvier 1917, le Commissaire civil prescrit que chaque gembloutois doit tenir à sa disposition 16,1 kilos de pommes de terre en raison de la réduction du rationnement qui vient de passer de 300 à 200 grammes par jour.

Dix jours plus tard, le conseil communal se basant sur un recensement fait en novembre 1916, fait remarquer que seulement 266 habitants sur les 5.052 possèdent une récolte excédant les 300 gr par jour et que 1.214 habitants détiennent une réserve suffisante alors que 3.572 habitants n’ont pas de pommes de terre. La réserve est évaluée à 15.260 kg.

Constatant qu’il y a un important déficit, le conseil communal demande au Commissaire civil qu’on lui procure dans le plus bref délai possible, les pommes de terre manquantes. Il décide aussi qu’une circulaire sera personnellement adressée aux habitants débiteurs de pommes de terre envers la collectivité, pour les prévenir qu’à défaut de satisfaire à leurs obligations, pour la date du 1er février 1917, ils y seront contraints par toutes voies de droits et pourront être privés des autres denrées du ravitaillement communal.

Jules CHALON, commerçant à Gembloux, par exemple, s’est ainsi vu rappeler qu’il devait fournir 248 kilos de pommes de terre pour le ravitaillement. Le 7 février 1917, il fait remarquer qu’en novembre, lors du recensement, il n’en possédait que 145 kilos récoltés dans son jardin et qu’il ne cultive aucune terre. Comme il est seul avec une servante, il signale qu’il n’a pas besoin d’en avoir davantage et qu’il lui en reste environ 50 kilos pour le reste de l’hiver.

Le 24 avril 1917, le conseil communal de Gembloux ratifie l’accord intervenu entre la commune et les principaux cultivateurs. Ces derniers tiendront à disposition pour le ravitaillement les récoltes à provenir de 10 ha et demi de pommes de terre, 7 ha de rutabagas, 7 ha et demi de betteraves, 6 ha et demi de carottes, 7 ha et demi de poireaux, 1 ha d’oignons et 2 ha de choux rouges.

Le 2 octobre 1917, l’administration communale décide de leur acheter, en 1918, la récolte de 20 hectares de pommes de terre et de leur prendre 25 hectares de bonnes terres pour y cultiver des légumes destinés au ravitaillement de la population, dont 5 ha pour les œuvres locales.

Le prix de la location sera de 1.200 à 1.500 francs par hectare, tous frais à charge des cultivateurs sauf le coût des semences et des engrais. La surveillance des récoltes se fera à frais communs, mais les risques et périls résultant de forces majeures, seront pour la commune. Mr HUYGE, ingénieur agricole, surveillera et dirigera les opérations à effectuer pour l’achat et la conservation des récoltes de 1917 et l’exploitation des cultures de 1918.

Le conseil communal proteste aussi énergiquement le 4 octobre 1918 contre la façon dont la ville est approvisionnée spécialement en graisse et en féculents. L’approvisionnement ayant lieu comme si la ville était une localité agricole, alors qu’elle est presqu’exclusivement industrielle et commerciale.

Le beurre au marché de Gembloux

La pénurie et la détresse des uns font le bonheur des autres. Ainsi, fin 1915, le marché de Gembloux est le théâtre d’une scène que L’Ami de l’Ordre du 14-15 décembre qualifie de « plaisante » sous le titre « »Qui veut du beurre ? ».

Ce jour-là, les marchands de beurre sont, « comme de coutume », en train de faire des affaires en or « sans scrupule » – est il précisé. Bien sûr, ils ne respectent pas les prix imposés. Soudain, voilà que s’amènent des policiers. Ces derniers constatent les prix « insensés » qui sont pratiqués. Ils annoncent qu’ils vont organiser la vente du beurre au plus offrant.

Aussitôt c’est une débandade et une fuite éperdue dans toutes les directions. Mais presque toute la marchandise est rattrapée. La vente a lieu et des ménagères obtiennent parfois un demi-kilo de beurre pour un franc, alors que les prix officiels pour la première et la deuxième qualité sont fixés respectivement à 4,80 francs et 2,65 francs par des arrêtés du gouverneur.

Les secours en espèces

Dès les premiers mois de l’occupation, le Comité national de Secours et d’Alimentation décide d’accorder des secours en espèces aux familles se trouvant dans le besoin parce que la guerre leur a enlevé leur soutien.

Il en informe les communes par une lettre du 26 décembre 1914. Immédiatement, celle de Beuzet lui demande 843,25 francs, celle de Lonzée 5.553, 50 francs et celle de Bothey 1.274 francs.

Il se préoccupe aussi du nombre croissant de chômeurs dans le pays qui devient de plus en plus inquiétant. En effet, les destructions d’usines et la désorganisation des moyens de transports ont pour conséquences un accroissement important du chômage. De nombreuses familles jusque-là aisées entrent alors dans l’indigence.

Le 18 mars 1915, le comité communique donc par circulaire aux administrations communales qu’il envisage d’examiner les mesures à prendre. Il veut encourager les communes à occuper les chômeurs à des travaux d’utilité publique comme les travaux de voiries, de terrassement, de défrichement ou encore d’assainissement.

Il projette de s’efforcer de procurer aux communes les ressources nécessaires à l’exécution de tels travaux et de créer éventuellement un fonds général de chômage. Il espère pouvoir ainsi accorder aux comités locaux une indemnité hebdomadaire de 3 francs par chômeur ou chômeuse, répartie autant que possible en nature. Dans le projet, il est précisé qu’il ne sera pas fait de distinction entre les chômeurs du secteur privé et ceux du secteur public, ni entre ceux qui sont syndiqués et ceux qui ne le sont pas.

Les comités locaux sont invités à établir un recensement numérique des chômeurs des deux sexes de 15 à 65 ans, privés de travail par suite de la crise provoquée par la guerre et se trouvant dans le besoin.

Quelques semaines plus tard, en mai 1915, le Comité local de Chômage de Gembloux adresse un Avis aux chômeurs nécessiteux. Il les informe que les indemnités allouées par le Comité national et par la commune seront de 3 francs/semaine au chômeur et à la chômeuse, 1,50 franc/semaine à l’épouse sans profession du chômeur et 0,50 franc pour chaque enfant de moins de 16 ans du chômeur. Elles seront payées chaque samedi à l’hôtel de ville.

Néanmoins, comme le comité national interdit de payer en argent plus d’un dixième des sommes dues, des bons d’alimentation seront donnés pour le surplus, qui pourront être échangés auprès du comité local.

Pour avoir droit aux indemnités prévues, les ressources en argent et en aliments ne peuvent pas dépasser 0,40 franc par jour et par membre de la famille. Il faut surtout travailler vingt heures par semaine au service de la commune. Trois brigades seront mises au travail chacune deux jours par semaine « de 6 h ½ à 11 h ½ et de 1 h ½ à 6 h ½ ». Les ouvriers travailleront sous la direction et la surveillance des préposés de l’administration communale et sous le contrôle des membres du Comité local.

Le comité tient des listes reprenant la situation de famille, comme celle de la famille BAUWENS.

Après la fin de la guerre

La signature de l’armistice ne met pas fin aux difficultés de la population belge. Le Conseil communal de Gembloux du 24 mai 1919 constate d’ailleurs « qu’il y a parmi les secourus une partie notable de nécessiteux auxquels la continuation du secours est indispensable ».

Le Comité national de Secours et l’Alimentation continuera son action jusqu’en juin 1919. Les attributions de ses comités locaux seront reprises par les administrations communales.

A cette date, il aura distribué au total un peu moins de 5 millions de tonnes de marchandises. Il aura aussi organisé notamment un peu partout dans le pays des soupes populaires, des distributions de charbon ou de vêtements. Il aura créé des ateliers d’apprentissage, des ateliers de cordonnerie et de confection de galoche. Il aura aussi accordé de nombreux secours financiers à toute une série de catégories de personnes.

 © Pierre AUBRY – 2014


 

Bibliographie :

Jacot A.-S., Le Comité national de secours et d’alimentation à Namur durant la première guerre mondiale – Analyse institutionnelle (Mémoire non publié présenté en vue de l’obtention du titre de maître en Communication de l’Histoire), UCL, Louvain-la-Neuve, promotrice : Mme L. VAN YPERSELE, Co-promoteur M. A. TIXHON – Année académique 2010-2011;

– Archives Cercle royal « Art et Histoire » de Gembloux, Collections d’affiches

– Toussaint, J., Gembloux. La ville et l’abbaye. Aperçu géographique, historique et artistique, Gembloux, Les Editions de l’Orneau, 1977, p. 571 à 589

Schollier P., Arm en rijk aan tafel, Edition EPO, 1993 (cité par Le Vif – L’Express du 2 janvier 2014)

http://www.histoire-des-belges.be/au-fil-du-temps/epoque-contemporaine/belgique-dans-la-premiere-guerre-mondiale/la-belgique-sous-loccupation-allemande

– Université Namur – Bibliothèque universitaire Moretus Plantin – Collection des journaux L’Ami de l’ordrehttp://neptun.unamur.be

– Archives communales de Gembloux, Délibérations du Collège et du Conseil

– Archives familiales M. Michel PIERARD

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