La retraite du doyen Famenne en 1916

Cet article a été publié en 2016 dans le n° 87 du Bulletin du Cercle royal Art et Histoire de Gembloux


La retraite du Doyen Famenne en 1916

Pierre AUBRY – 2016

C’était il y a cent ans, en pleine première guerre mondiale.

Le dimanche 30 juillet 1916, le chanoine Famenne, doyen de Gembloux, prend sa retraite. Une grande manifestation de sympathie est organisée à cette occasion. Dans le journal catholique L’Ami de l’ordre, alors placé sous le contrôle de l’occupant allemand, un lecteur raconte d’une manière dithyrambique cet événement. Le style de l’époque est grandiloquent et rempli de « trémolos ». Les majuscules abondent dans le texte.

Cet article est surtout un instantané de la société catholique de Gembloux pendant la guerre. Il montre la vigueur des associations chrétiennes et laisse deviner, en filigrane, l’emprise de l’église catholique sur sa population. C’est une page de la vie quotidienne à Gembloux au début du XXe siècle. On y retrouve les noms de familles encore présentes aujourd’hui dans notre ville.

A noter que les autorités communales ne sont pas citées dans ce compte rendu. Il est vrai que les libéraux anticléricaux détiennent la majorité au conseil communal.

Les autorités allemandes ne sont pas citées non plus dans le compte rendu. Il est évident pourtant qu’elles ont dû donner leur accord pour l’organisation de la cérémonie car depuis le 10 janvier 1915, le Colonel Général-Baron von Bissing, Gouverneur général allemand en Belgique, avait interdit toutes les réunions en plein air.

Voici ce morceau d’anthologie, dont nous ignorons l’auteur, tel qu’il a été publié dans le journal des 31 juillet et 1er août 1916.

« Gembloux – On nous écrit :

Après 38 années de décanat paisible et fécond, M. le Chanoine Famenne, révérend doyen de Gembloux, vient de prier Mgr l’Evêque d’agréer son admission à l’éméritat. Ce geste a profondément ému la paroisse tout entière, qui a voulu dimanche, exprimer à son bien aimé pasteur sa très vive et très affectueuse reconnaissance ».

« A la sortie de la grand’messe, une foule immense est venue se grouper dans la grande cour de l’Institut Saint Guibert décorée par les bons soins des Chers Frères ».

« C’était un jour d’adieu : l’émotion retenait l’enthousiasme d’une gratitude bien sentie ».

« Aux côtés de M. le Doyen figuraient M. le professeur Baseil et MM. les vicaires Capelle et Dresse, le Cher Frère Directeur de l’Institut St-Guibert, la R. Sœur Supérieure du Pensionnat des Sœurs de N-D., si persuadée de la continuelle sollicitude du vénéré pasteur pour toutes ses enfants, qu’elle faisait dire à l’une d’elle, Joséphine Carpiaux, à la fin de la séance, au nom de l’établissement : « La charge ne vous quitte pas et, si vous la déposez, le cœur haut et l’âme sereine, c’est afin de prier davantage, c’est afin de présenter plus fréquemment au Seigneur, les besoins du petit troupeau qui restera le vôtre » ».

« Etait présente aussi la R. Sœur Supérieure des Sœurs de la Charité, dont l’établissement à Gembloux est l’un des plus beaux fleurons de la couronne du Révérend Doyen et met en relief son grand amour des pauvres et des malheureux. N’est-ce pas par ‘ses bonnes Sœurs’ qu’il apportait le réconfort physique et moral au chevet des malades, la résignation au taudis besogneux, l’aumône à l’indigent, l’espoir au cœur aigri, l’amour de Jésus à la conscience égarée ?… »

« Les membres du Conseil de Fabrique, MM. Charles Looze, Jean Descampe, Max Cassart, Elie Godfriaux, etc. ont par la voix de leur président M. Franz Gérard, pour eux et pour toute la paroisse, clamé, avec un accent convaincu et, en termes des plus heureux, la grande bonté du bien-aimé pasteur, nous instruisant de ses leçons, nous édifiant sans cesse de son exemple, nous animant de son zèle. M. Gérard a souligné son amour brûlant pour l’Eucharistie, sa confiance en Marie qu’il a invoquée si souvent à Lourdes, son zèle pour la maison de Dieu, sa vie de conseiller et de consolateur de tous : « Longtemps encore, nos fils et nos petits-fils se montreront du doigt, au-dessus du maître autel, la physionomie sympathique du Chanoine Famenne, que l’artiste heureusement inspiré a reproduite sur sa belle toile, due, comme tant d’autres choses à sa grande générosité. Certes, Gembloux qui l’aime, ne l’oubliera jamais ! »

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« Les dames présidentes des œuvres catholiques féminines et les directeurs des associations ou sociétés religieuses s’associaient à cette manifestation ».

« C’est à M. Louis François-Lambin, président de l’Association du T. S. Sacrement, que revenait l’honneur de signaler l’abondante moisson du semeur qui, depuis 63 ans, est debout pour assurer la moisson ».

« Le Tiers Ordre de St-François (Mlle Bourgeois, présidente), les Congrégations des dames et demoiselles (Mme Gérard et Mlle Renquet, prés.), l’Apostolat de la Prière (Mlle Dethier, prés.), le Vestiaire des églises (Mlle de Pampellonne, prés.), l’Ouvroir des Pauvres (Mme Debouche, prés.), le Patronage des jeunes filles (Mlle Gérard, prés.), la Société Ste-Anne (Mlle Jadot, prés.), la Société de St-Vincent de Paul (M. Max Cassart, prés.), l’œuvre de la presse (M. Léon Berce, prés.), le Cercle ouvrier (M. Carême, prés.), le Patronage des enfants et le Cercle des jeunes gens (M. Edouard Gérard, prés.), le Cercle d’études sociales (M. Arthur Poskin, prés.), la Société St-Vincent des étudiants (M. Paul Poskin, prés.), l’Harmonie « Les amis réunis » (M. Jean Mélon, prés.), La Concordia (M. Fernand Dricot, prés.), la Société St-Joseph (M. J-B. Pircart, prés.) etc…, autant d’œuvres à la création desquelles M. Famenne a toujours apporté l’appoint du zèle le plus éclairé, de l’exemple le plus entraînant, du dévouement le plus désintéressé, étaient présents ».

« M. le Vicaire Capelle, au nom des vicaires, vivement touchés de l’accent tout particulier du cher doyen, dans le mot spécial exprimé à leur adresse, le remercie particulièrement de l’exemple quotidien de sa piété sacerdotale dans le recueillement de la Sainte Messe et la paisible récitation du Saint Office. Il lui fait une promesse : « Les vicaires de Gembloux resteront ses vicaires, et, journellement, poussant la petite porte de fer, ils entreront au presbytère, pour venir s’assoir dans l’étroit bureau et y offrir chaque jour le réconfort de leur respectueuse et fidèle amitié ».

« Puis un élève de l’Institut des Frères, Henri Bocken, de sa voix claire et franche, proclame bien haut l’amour de M. Le Doyen pour la jeunesse chrétienne, ses libéralités toujours croissantes pour l’Institut, ses labeurs quotidiens pour en assurer la prospérité. Et le cri de reconnaissance s’échappe de ce jeune cœur tout frémissant d’émotion : « Laudetur Jesus Christus ».

« Les gerbes de fleurs abondent, présentées au vénéré pasteur par quelques petites filles et par cent petits enfants de l’Institut, tandis que les kodaks, de ci de là, fixent dans leurs instantanés cette scène émouvante du père spirituel, pleurant d’émotion au milieu de ses chers enfants attendris qui lui chantent un chant d’adieu !… »

« Et toute l’assemblée acclame le vénérable vieillard, qui répond d’une voix forte, mais souvent brisée par l’émotion, et arrache à tous les larmes du plus vif regret, de la plus filiale affection. Puis, tous les genoux se ploient, les fronts se baissent et la main tremblante du bien-aimé nonagénaire [NDLR : Il a en fait 88 ans] bénit une dernière fois tous ses enfants spirituels, les fils de ses prières et de ses sacrifices ».

« Au milieu des fleurs qui couvrent la voiture, M. le Doyen s’en retourne à son presbytère, accompagné des Révérendes Sœurs qui l’assistent dans son émotion et lui redisent le souhait de la paroisse qui vient de l’acclamer : Cher M. le Doyen, dans votre chère maison, dans ce presbytère si accueillant toujours, vivez longtemps en paix. Vous ne nous quittez pas !… ».

« La paroisse de Gembloux offre à son bien-aimé Doyen un autel privé avec tous les accessoires. »

Une plaquette de 17 pages

Une plaquette de 17 pages intitulée Gembloux à son cher doyen le chanoine Théodule Famenne a été éditée à l’occasion de ce départ à la retraite. Elle reprend les discours prononcés par M. Franz Gérard, président du conseil de la fabrique d’église, par M. Louis François, au nom des œuvres gembloutoises, par le vicaire Paul Capelle, au nom des vicaires de Gembloux, par Henri Bocken, élève de l’école des Frères, et par Joséphine Carpiaux, élève du pensionnat des Sœurs de Notre-Dame.

Le moins que l’on puisse dire c’est que l’on savait s’exprimer en 1916.

M. Gérard rend un vibrant hommage à la grande bonté, à la charité proverbiale, au zèle et à toutes les vertus du jubilaire dont l’objectif a été de constamment procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Il rappelle ce que la paroisse de Gembloux doit à son doyen : notamment les patronages, un journal, l’installation des Sœurs de Charité et surtout les écoles catholiques. Il met aussi en parallèle les combattants de la grande guerre et le curé-doyen :

« Aujourd’hui, au pied du Dieu des forts, du Dieu des armées et du Dieu de la victoire, nous avons prié pour la Patrie meurtrie et pour ses fils qui versent leur beau sang rouge [sic] pour le salut commun. Mais en songeant à nos vaillants soldats, nous songions aussi à vous (…) ce sont des prêtres de votre trempe qui ont travaillé à faire des hommes, des hommes de caractère, des hommes de devoir ».

Louis François, pour sa part, évoque l’action de Th. Famenne pour toute une série d’oeuvres catholiques dont on retrouve la liste dans L‘Ami de l’Ordre. Il lui souhaite « que tous ces bienfaits et toutes ces bonnes œuvres accumulées pour le plus grand bien de la paroisse soient (…) comme une couronne de roses immortelles, comme une auréole qui entoure votre tête vénérée (…) ». Il termine dans une superbe envolée lyrique en souhaitant au doyen de vivre « encore de longs jours dans un crépuscule apothéotique [sic], illuminé par cet éclat de sainteté » dont sa vie fut pleine « augure certain de l’aurore radieuse du beau jour sans fin et sans nuage » dont il jouira auprès du Roi dont il a été l’un des plus dévoués ministres.

Voici aussi un extrait du discours d’Henri Bocken, un élève de l’école des Frères :

« … le Bon Maître paraît avoir eu un petit faible pour vous (…) car il vous a gardé une verdeur printanière et une vigueur juvénile qui semble [sic] défier le déclin. Tels ces géants de l’antiquité qui se sentent rajeunir au simple contact des ondes de la fontaine de Jouvence ».

Les élèves de l’école des Sœurs ne sont pas en reste. Elles parlent par la bouche de Joséphine Carpiaux :

« … mieux que personne, Monsieur le Chanoine, vous saviez que la génération d’aujourd’hui prépare la femme, l’épouse de demain, parfois aussi l’institutrice et l’humble religieuse (…) Veulent-elles nos devancières, nos aînées, veulent-elles redire les leçons reçues au cours de

ces instructions où votre zèle sacerdotal s’ingéniait à faire épanouir ces fleurs de vertu qui attirent le Dieu des anges !.. ».

Le doyen Famenne

Au moment où il prend sa retraite en 1916, le doyen Théodule Famenne est âgé de 88 ans.

C’est à Walcourt qu’il vient au monde le 2 juin 1828. Son papa est le bourgmestre du lieu et sa maman est Lucie Lottin.

FAMENNE Théodule - Souvenir mortuaire 1920

Après des humanités et des études de philosophie au Petit Séminaire de Floreffe, il complète sa formation au Grand Séminaire de Namur. Le 21 mai 1853, il est ordonné prêtre. Son premier poste le conduit à Gembloux le 25 mai de la même année. Il y sera vicaire pendant douze ans. Il est ensuite nommé curé à Beuzet en 1865, une fonction qu’il occupe pendant un an et demi, avant de devenir curé de Saint-Servais, près de Namur, le 21 septembre 1867.

En 1879, Théodule Famenne revient à Gembloux, comme curé-doyen cette fois. Il a été nommé à cette fonction le 21 février. Le passeport qui lui est délivré le 9 novembre 1915 par l’occupant allemand précise qu’il a « pris sa résidence » dans notre ville le 17 octobre 1879, venant de Saint-Servais.

En 1903, le curé-doyen de Gembloux fête en même temps ses 75 ans d’âge, ses 50 ans de prêtrise et ses 25 ans de décanat. Le 6 juillet, à l’occasion de ce triple anniversaire, l’évêque de Namur le nomme chanoine honoraire de la cathédrale Saint-Aubain de Namur. Lors d’une cérémonie organisée chez les Sœurs de Notre-Dame à Gembloux, Mgr Heylen lui remet personnellement le camail. L’abbé Famenne portera donc dorénavant cette courte pèlerine par-dessus sa soutane comme symbole de sa charge.

La célébration est relatée dans le journal catholique L’Ami de l’Ordre du 7 juillet 1903, sous la signature Al. G.

Dans l’église décorée « avec goût » par M. Ernest Sonveaux, de Namur, la Messe de Perosi – un compositeur prolifique de musique religieuse, chef de chœur à la chapelle Sixtine de 1898 à 1915 – est interprétée par une chorale placée sous la direction de M. Lesseux. Un imposant cortège de fidèles et de prêtres précède le jubilaire lors de son entrée dans l’église. Après une pensée pour le pape Léon XIII qui est à l’agonie, l’évêque de Namur prononce l’éloge du nouveau chanoine depuis la chaire de vérité. Un hommage lui est aussi rendu par M. Descampe, conseiller provincial et président de la Fabrique d’église. Il lui remet les cadeaux des paroissiens de Gembloux. Il s’agit notamment du lutrin en laiton de style néo-gothique que l’on peut encore voir en 2016 dans le chœur de l’église de Gembloux. Une inscription y est gravée sur le socle, qui le rappelle. Un aigle aux ailes déployées supporte le pupitre de l’objet qui fait plus de 1m80 de haut. Un dîner réunit ensuite plus de 150 convives à la maison des Frères des écoles chrétiennes, au cours duquel toute une série de toasts est prononcée par les personnalités présentes. L’auteur de l’article note que l’inscription – Les pauvres te bénissent – orne la maison des pauvres fondée par Théodule Famenne et occupée par les Sœurs de la Charité (dans la rue des Abbés-Comtes, anciennement rue de l’Eglise).

Un autre souvenir du doyen Famenne existe encore dans l’église paroissiale de Gembloux. Dans le grand tableau suspendu derrière l’autel au-dessus de la porte de la sacristie – qui représente la translation des restes de saint Guibert – l’auteur Jacques-Louis Bonet (1822-1894) s’est peint lui-même dans le coin supérieur gauche. Sous lui, il a placé Théodule Famenne.

Le prêtre quitte officiellement ses fonctions de curé-doyen de Gembloux le 10 juillet 1916. Il est mort à Gembloux le 7 juillet 1920 « dans les sentiments de la plus grande piété ». Il sera enterré à Gembloux le 12 juillet 1920.

Curieusement, alors que des cérémonies importantes ont eu lieu aussi bien lors de son triple jubilé en 1903 que – et surtout – lors de sa mise à retraite en 1916, nous n’avons trouvé que peu de traces de son décès dans la presse catholique de l’époque. Moins de dix lignes dans Vers l’Avenir du 9 juillet 1920 :

« On nous prie d’annoncer la mort de M. le Chanoine Théodule Famenne, né à Walcourt le 2 juin 1828, curé-doyen retraité à Gembloux et y décédé le 7 juillet 1920, après avoir reçu les sacrements dans la plus grande piété. Les obsèques auront lieu à Gembloux, lundi 12 courant, à 11 heures. Réunion au presbytère à 10h.3/4. »

Pourtant, pas moins de quatorze services religieux seront célébrés « pour le repos de son âme » entre le 13 juillet et le 6 août à l’initiative d’œuvres catholiques locales : la Fabrique de l’Eglise, la Congrégation des Dames, le Vestiaire Sainte-Elisabeth, l’Œuvre des Eglises pauvres, la Congrégation du Dimanche, le Patronage Notre-Dame de Lourdes, l’Apostolat de la Prière, le Comité des Sœurs de la Charité, le Patronage Saint-Théodule, la Congrégation des Messieurs, l’Association du Saint-Sacrement, le Tiers-Ordre, la Conférence Saint-Vincent de Paul et la Concordia.

Pendant les 38 années où il a officié comme doyen à Gembloux, il aura fait effectuer divers travaux dans l’église paroissiale, notamment le renforcement des colonnes qui soutiennent le dôme de l’église aux coins des quatre chapelles latérales et le placement de nouvelles orgues au jubé.

C’est le curé-doyen dont le ministère aura été le plus long de l’histoire de la paroisse de Gembloux.

© Pierre AUBRY – 2016

Lien vers « Un incendie dans l’église de Gembloux en 1901 »

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Bibliographie et sources

L’Ami de l’Ordre des 31 juillet et 1er août 1916 (Université Namur – Bibliothèque universitaire Moretus Plantin).

L’Ami de l’Ordre du 24 juillet 1901, du 7 juillet 1903 et Vers l’Avenir du 9 juillet 1920 (Collections du Service des Archives régionales de Wallonie – Direction de la Documentation et des Archives régionales du Service public de Wallonie, SPW, Secrétariat général, Département de la Communication).

– Toussaint J., La paroisse de Gembloux, Gembloux, Les Editions de l’Orneau, 1982.

– Archives diocésaines de Namur.

– Archives de M. E. Delsaute.

 

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