Le « chaisier » et les chaises de l’église de Gembloux

Ce  texte a été publié en 2017 dans le n° 93 du Bulletin du Cercle royal Art et Histoire de Gembloux (CRAHG).

Le « chaisier » et les chaises de l’église de Gembloux

© Pierre AUBRY – 2017

Depuis toujours, les curés sont assistés par des laïcs qui exercent des fonctions « subalternes » au service de la paroisse ou de la Fabrique d’église locale.

A Gembloux, on se souvient encore de l’un ou l’autre de ces personnages qui officiaient il y a quelques années encore.

Par exemple Joseph Chantraine, le bedeau, qui faisait régner l’ordre pendant les offices, menaçant d’un regard sévère les gamins un peu turbulents que nous étions. Revêtu d’un uniforme noir et coiffé d’un bicorne emplumé, il avait l’épée au côté et était armé d’une hallebarde qu’il portait d’autant plus martialement qu’elle était inoffensive. Elle était en fer blanc !…

L’organiste Monsieur Maxime Charlier était une personnalité. Il faisait tonner les grandes orgues du jubé lors des grand-messes et des cérémonies. Il habitait au dessus des grands escaliers dans une maison donnant sur la place de l’église (aujourd’hui place André Henin). Il essayait aussi d’inculquer quelques notions de solfège et de culture musicale aux potaches de l’école des frères. Il tentait en vain de les faire chanter juste, accompagné par un antique harmonium un peu quinteux. L’instrument passait de classe en classe, suivant le maître. Monsieur Charlier entamait un vigoureux pédalage pour le faire fonctionner avant de se rendre régulièrement compte que l’engin était muet car un loustic avait dérobé le ressort du soufflet… Ledit ressort réapparaissait miraculeusement alors que la leçon était presque terminée… Nous étions injustes envers lui car M. Charlier était un homme exquis et d’une grande culture.

Mais tout ceci n’est pas l’objet de mon propos. Un autre personnage remplissait d’importantes fonctions dans l’église : le « chaisier ».

Jusque dans les années soixante, il faut songer à se munir de monnaie pour assister à la messe. Outre l’inévitable collecte, l’occupation d’une chaise pour suivre l’office fait alors l’objet du paiement d’une rétribution, certes minime, mais bien réelle.

En 1926, la location de ce « droit à percevoir sur les chaises » a fait l’objet d’une mise en adjudication organisée par le Bureau des Marguilliers de l’église paroissiale. Elle est attribuée au plus offrant. A charge pour celui qui l’obtient d’en récupérer le montant auprès des fidèles et d’en tirer un bénéfice. Le 26 décembre 1926 une telle soumission est donc lancée à Gembloux. Le marché est remporté par Adolphe Legros pour un montant de 3.100 francs (Ce qui correspond, selon la Banque nationale de Belgique, à 2.980 € de 2017).

Dans les églises d’avant le Concile, il y a les chaises normales lustrées par les fonds de culottes et les genoux de générations de fidèles lambda. En 1926 à Gembloux, le tarif est de cinq centimes, soit environ 0,48 € actuel. On ne paye qu’une seule fois si l’on assiste à plusieurs messes ou offices qui se succèdent. Des abonnements trimestriels, semestriels ou annuels sont prévus au tarif de trois francs par an (2,88 €) et par personne. On paye septante-cinq centimes pour un trimestre expirant le 30 avril, le 31 juillet, le 31 octobre et le 31 janvier. Tout trimestre commencé est entièrement dû, sauf si l’abonné (sic) quitte la paroisse.

Mais il y a aussi les chaises particulières, placées le plus souvent à des endroits permettant de bien voir l’autel, mais aussi – peut-être un peu – d’être bien vus. Leur rembourrage de velours atteste publiquement de la très grande dévotion, voire des moyens financiers ou de la position sociale, de leur propriétaire. Pas question de prier clandestinement sur une de ces chaises. Pour qu’il n’y ait pas d’équivoque, une petite plaque gravée y est souvent fixée portant le nom du propriétaire.

Une de mes grand-tantes était l’heureuse titulaire d’une telle chaise qu’elle occupait fièrement à la grand-messe et aux fêtes carillonnées, revêtue de ses habits du dimanche et de son plus beau chapeau. Elle avait bien précisé dans son testament lequel de ses héritiers en deviendrait l’heureux propriétaire à sa mort. Las, aucun d’entre eux n’en voulut, d’autant moins que les us et coutumes de l’Eglise avaient changé et que la possession de telles chaises était passée de mode, voire même proscrite. Le beau meuble aux pieds torsadés a fini comme bois à brûler… Sic transit gloria mundi !…

Pour de telles chaises particulières, le tarif gembloutois de 1926 est beaucoup plus élevé : quinze francs par an (14,70 €). Paradoxalement, il peut être réduit de moitié pour « toute personne que Monsieur le Doyen considérera comme indigente ». Le règlement précise aussi « qu’aucune chaise particulière ne pourra être placée dans l’église sans l’autorisation de Monsieur le Doyen » et que « c’est à lui seul qu’appartient ce droit de lui assigner une place ».

Il y a ceux qui ne payent pas pour une chaise « à leur usage personnel » : les frères, les religieuses et les enfants de chœur. Il en est de même pour les enfants de la paroisse mais uniquement « quand ils occupent la place réservée aux enfants. S’ils occupent une chaise à une autre place, il doivent aussi acquitter la taxe ».

Des « sanctions » sont prévues. Ainsi, toute personne qui « se placerait dans les stalles ou au jubé sans l’autorisation de Monsieur le Doyen » peut se voir exiger une amende d’un franc « et ce chaque fois que le cas se présentera ».

Le règlement prévoit aussi que « les personnes qui se servent de paillassons sont tenues de verser cinquante centimes par an ».

Le « chaisier » est soumis à des règles et à des obligations bien précises. Pas question par exemple de percevoir le prix des chaises pendant les instructions, consécrations, communions et bénédictions du Saint-Sacrement. Il ne peut pas non plus réclamer une indemnité ou une diminution de loyer à la paroisse s’il ne peut pas se faire payer par les fidèles.

Les dimanches et jours de fête, avant chaque office, messe, vêpres ou salut, le « chaisier » doit ranger les chaises en ligne parallèles en laissant un intervalle de soixante centimètres entre les lignes. Il doit les placer à deux mètres du banc de communion et laisser un couloir d’un mètre et demi au milieu de l’église en face des chapelles de la Sainte-Vierge et du Saint-Sacrement. Dès le lundi matin, les chaises doivent être remises en ordre, le couloir du milieu élargi et les chaises bordant ce couloir alignées pour former une ligne droite « depuis le banc de communion jusqu’au fond de l’église ».

Il doit aussi « relever les chaises renversées » après le catéchisme. En échange et pour paiement de celles occupées par les maîtres et maîtresses, les écoles payent une indemnité : 35 francs (34,30 €) pour celle des frères, 35 francs aussi pour celle des sœurs et 25 francs (24,50 €) pour les écoles communales.

Parmi les obligations de l’adjudicataire, il y a aussi celle d’ouvrir et de fermer les portes aux messes et enterrements. Quatre fois l’an, il doit aussi laver « à fond et entièrement toute l’église » : au nouvel an, aux Rameaux, à la Toussaint et dans la semaine après les premières communions. Il doit aussi régulièrement « nettoyer à la sciure de bois humide puis laver à l’eau claire » certaines parties de l’édifice, notamment le chœur. Il doit encore renouveler l’eau des bénitiers et celle du seau d’eau bénite. Toute une série de travaux d’entretien lui incombent encore : époussetage, enlèvement des toiles d’araignées, récurage de la lanterne, des chandeliers et de l’encensoir, etc. Lui reviennent aussi : l’arrachage des mauvaises herbes et l’enlèvement de la neige, dès cinq heures du matin, devant l’église. Il doit de plus s’occuper d’allumer les poêles de l’église et de la sacristie et d’y entretenir le feu.

S’il ne remplit pas toutes ses obligations, il doit payer deux francs d’amende pour chaque infraction.

La dernière personne à exercer cette fonction à Gembloux a été Madame Jouant, dont le mari Jean était sacristain et administrateur du Cercle royal ‘Art et Histoire’.

© Pierre AUBRY – 2017

Source :

– Procès verbal d’adjudication de « la location par soumission du droit à percevoir sur les chaises » par le bureau des Marguilliers de l’église de Gembloux daté du 26 décembre 1926.

Le site d'un Gembloutois

%d blogueurs aiment cette page :