Les concours du plus grand mangeur de tarte au fromage à Gembloux

Mangeurs de tarte 3

Texte publié en 2013 dans le n° 77 du Bulletin du Cercle royal Art et Histoire de Gembloux


Les concours du plus grand mangeur de tarte au fromage à Gembloux

par Pierre AUBRY

En 1954, on avait encore des plaisirs simples. La télévision n’existait pas. Ou alors, si peu !… Les kermesses et fêtes diverses offraient un programme copieux. La tarte au fromage, une des spécialités gastronomiques de Gembloux, a été l’objet de joutes aussi amusantes qu’éphémères, mais qui ont eu un grand succès.

C’est ainsi, qu’à l’automne, un concours du plus grand mangeur de tarte au fromage a été organisé à l’occasion des fêtes de Wallonie. Il a rassemblé une foule considérable. Deux autres concours ont été mis sur pied en 1955 et 1956.

En 1954, les fêtes de Wallonie à Gembloux durent neuf jours. Elles débutent le samedi 25 septembre pour se terminer le dimanche 3 octobre.

La place de l’Hôtel de Ville est le centre névralgique de ces fêtes dont un des points forts est sans conteste le premier concours du plus grand mangeur de tarte au fromage organisé par le Cercle « Art et Folklore », ancêtre de notre actuel Cercle Royal « Art et Histoire ».

Pour participer à la compétition, il faut s’inscrire gratuitement avant le 30 septembre auprès de M. François Sarteel, président, ou auprès de M. Fernand Bauvin, secrétaire.

Un prix de 200 francs « en argent » sera attribué au vainqueur. Le second recevra 100 francs. « Peut-être aussi, y aura-t-il des surprises », précisait l’hebdomadaire catholique gembloutois Le Courrier de l’Entre-Sambre-et-Dyle.

Déjà en 1704 ?

Selon divers journaux de 1954, quatorze concurrents auraient pris part, 250 ans plus tôt, à un premier concours du plus grand mangeur de tarte au fromage. Il aurait eu lieu le 30 septembre 1704 à l’auberge de la Gatte d’Or. Cet établissement, démoli vers 1777, était situé à Grand-Manil, un peu en retrait de la chaussée romaine, au hameau de Penteville.

La légende raconte qu’un public nombreux et les autorités de l’époque auraient assisté à l’événement. Un certain Dupont aurait mangé dix-sept morceaux, soit deux tartes plus un quartier et remporté l’épreuve. Sa victoire fut, dit-on, arrosée de bon vin. La musique fit le reste. L’année suivante, on ne sait pourquoi, le concours aurait été supprimé.

L’histoire est amusante. Mais est-elle vraie ?…

Une polémique

Dans son numéro 139 de septembre 1958, la très sérieuse revue Le Folklore brabançon est très réservée sur cette histoire. Selon elle, en réalité, un journaliste qui assistait au concours de 1954 aurait pris pour argent comptant l’affirmation d’un loustic qui déclara que ce concours avait réellement eu lieu. Le journaliste en question pourrait bien être Joseph Lambert, correspondant local pour toute une série de journaux, dont Germinal et Vers l’Avenir.

D’après Le Folklore brabançon, le rédacteur en chef du Guetteur wallon, M. Dave, lui emboîta le pas et écrivit dans son numéro de novembre-décembre 1954 « sans formuler la moindre réserve comme un fait historique indéniable » que le concours fut bien organisé en 1704, qu’il réunit quatorze candidats et que la palme est bien revenue à un nommé Dupont avec dix-sept morceaux avalés. M. Dave donna plus tard comme source une vieille femme de 90 ans, mais sans plus de précisions…

Le Folklore brabançon bat en brèche cette belle histoire. La revue estime que « si les comptes rendus anonymes des fêtes insérés dans les journaux n’ont pas grande importance, il n’en est pas de même d’un article paru dans une revue, organe officiel d’une société d’études folkloriques et historiques de la province de Namur, surtout quand il est signé par le rédacteur en chef de cette revue. C’est la raison pour laquelle (…) il était temps de couper les ailes à ce canard avant qu’il ne fasse d’autres victimes trop crédules ».

Dès lors, on peut se demander si le concours de 1704 a bien eu lieu.

Info ou intox ?

Les organisateurs du concours de 1954 ont certainement trompé volontairement leur monde. Ils ont renforcé et apporté du crédit à ce qui semble bien n’être qu’une légende. Ils écrivent en effet dans l’article cinq du règlement que « le vainqueur est, pour un an, sacré Aubergiste de la Gatte d’Or. Ce titre a été choisi pour rappeler à la population qu’un concours de mangeurs de tarte au fromage, spécialité de la région, eut lieu en 1704, au hameau de Penteville, dans une maison qui portait l’enseigne A la Gatte d’Or ».

Est-ce étonnant quant on sait qu’il y avait à l’époque quelques farceurs notoires dans le comité du Cercle « Art et Folklore » ?

Le moindre ne fut pas Lucien Hoc, qui deviendra ultérieurement président du Cercle, et qui n’hésita pas, quelques années plus tard, à exposer un doigt de Saint Nicolas dans la salle des mariages de l’hôtel de ville. Une relique que l’on aurait retrouvée « miraculeusement » à Gembloux. On était le 1er avril et la relique était en… massepain. Elle avait été fabriquée par le pâtissier Suetens.

En l’absence de sources fiables, nous nous rangerons – jusqu’à preuve du contraire – à la thèse qu’il s’agissait d’une farce correspondant bien à la mentalité des années 1950 et à la personnalité des organisateurs des concours de mangeurs de tarte au fromage.

Dix concurrents en 1954

Le premier concours contemporain a lieu le dimanche 3 octobre 1954.

Imaginez une place de l’Hôtel de Ville noire de monde où la foule, estimée à 1.500 personnes, par la presse de l’époque (ce qui semble un peu exagéré) attend le coup d’envoi.

Mangeurs tartes 1

Sur le vaste plancher supporté par des tonneaux à bière qui sert d’estrade, les candidats sont déjà installés, face au public, derrière une rangée de tables. Ils sont dix.

Les membres du jury s’affairent sous la conduite de François Sarteel, le président du Cercle « Art et Folklore ».

De grands plateaux de tartes sont apportés par Léonie « Guesti ». Celle-ci régnait à l’époque sur l’hôtel de ville dont elle nettoyait les locaux et où elle percevait la dîme à la porte des toilettes lors des festivités et autres bals qui y étaient organisés.

Chaque tarte fait trente-deux centimètres de diamètre et pèse entre 400 et 450 grammes, selon la ration de fromage. On y découpe huit morceaux.

Le sourire aux lèvres, les concurrents attendent le signal du départ, saluant l’une ou l’autre de leurs connaissances dans le public.

Parmi eux, Jacques Dache est le benjamin. C’est un gamin de six ans. Selon la presse locale, « il descend en droite ligne du Tchirou ». En fait, il lui est simplement apparenté. Son papa Louis Dache a épousé une Cognioul, nièce du coutelier Eloy-Martin Cognioul, dit L’Tchirou. Ce dernier – qui a donné son nom à un des géants gembloutois – était en effet célibataire (voir le Bulletin du Cercle Royal « Art et Histoire » n° 54/2007). Jacques Dache est décédé au début de 2013 à Jodoigne.

En dernière minute certains candidats, pourtant inscrits au concours, se sont dégonflés. Ils n’avaient peut-être pas assez d’estomac pour participer à une telle épreuve !

Enfin seize heures sonnent à l’horloge du beffroi.

L’épreuve démarre. Ils ont trente minutes, pas une de plus, et une demi-bouteille de vin blanc pour engloutir le maximum de morceaux. C’est une épreuve de vitesse et il s’agit donc d’aller vite dès le départ. La foule encourage bruyamment les mangeurs.

Deux jeunes, les derniers à s’être inscrits, démarrent en trombe. Il s’agit de Robert Denil et d’Ernest Chantraine, dit Gayole.

Ernest Chantraine mène la course. A son cinquième morceau, il s’étouffe, mais il reste en tête.

A mi-chemin, ils sont au coude à coude avec neuf morceaux, suivis – à un morceau près – par deux sérieux prétendants au titre : Désiré Charlier et Louis Orlans, un paveur bien connu dans la cité.

Robert Denil, qui engloutit quartiers sur quartiers, grignote son retard. Il prend bientôt la tête.

S’aidant de grandes rasades de vin blanc, les candidats accélèrent le tempo, au grand plaisir du public qui les applaudit.

Ernest Chantraine rejoint Robert Denil. Ils entament tous les deux leur dixième morceau. Certains ont déjà abandonné le combat. D’autres donnent des signes de défaillance, visiblement le cœur n’y est plus ou la capacité stomacale est atteinte…

La grande aiguille sur la façade du clocher avance. La sonnerie de l’horloge mettra inexorablement fin au combat. Il reste à peine dix minutes.

On assiste à un magnifique effort de Robert Denil dans les dernières secondes. Il avale son onzième morceau. Ernest Chantraine est arrivé lui aussi à son onzième morceau. Mais il lui reste la croûte à engloutir quand sonne la demie au Beffroi. La course prend fin.

Robert Denil est un peu pâle lorsque le président François Sarteel lui confère le titre d’Aubergiste de la Gatte d’Or sous les applaudissements de la foule. Il emporte la couronne, une somme de deux cent francs et diverses babioles offertes par des commerçants locaux. Ernest Chantraine est classé second. Il est sacré Garçon de la Gatte d’Or.

Voici dans l’ordre la liste des concurrents qui terminèrent l’épreuve :

  1. Robert Denil, ouvrier de coutellerie de Bothey, 11 quartiers ;
  2. Ernest Chantraine, ouvrier de coutellerie, de Gembloux, 11 quartiers « moins la croûte »;
  3. Désiré Charlier, du Cercle Sportif de Gembloux, et Louis Orlans, ouvrier paveur, de Gembloux, sont ex-æquo avec 10 quartiers ;
  4. Alphonse Monmaert 1, garçon livreur, de Gembloux, 8 quartiers ;
  5. Joseph Désirant, ouvrier de coutellerie, de Gembloux, 7 quartiers ;

  6. Noël Chilot, ardoisier, de Gembloux, Jacques Dache, le plus jeune candidat, Ernest Massart, 86 ans, de Gembloux et doyen des convives, Jean Fromont, pensionné, de Gembloux, tous ex-æquo avec 4 quartiers ;

Vol ou farce

On avait vraiment l’esprit facétieux en cette année de 1954 !

Dans la nuit du mardi au mercredi qui a suivi le concours, quinze tonneaux de brasserie qui avaient supporté le plancher du podium de la place de l’Hôtel de Ville ont été volés, ou plutôt enlevés, par des inconnus. On en a retrouvé un sur la passerelle de la gare. Un autre avait été hissé sur un camion en stationnement dans la Grand rue. Mais plusieurs n’ont jamais été retrouvés…

S’agissait-il d’une face estudiantine ? En tout cas, la très sérieuse police communale a ouvert une enquête… Nous n’en connaissons toujours pas les résultats…

Louis Orlans, le Gargantua gembloutois

En 1955, le concours est organisé pour la seconde fois le dimanche 2 octobre à quatre heures de l’après-midi.

Le Courrier de l’Entre-Sambre-et-Dyle précise que les inscriptions seront reçues le jour même jusqu’à quatre heures moins cinq. L’hebdomadaire gembloutois remercie aussi les organisateurs des fêtes de Wallonie, l’association des commerçants et les pâtissiers de la ville de Gembloux pour l’aide apportée à la réalisation du concours.

Selon Vers l’Avenir, le concours sera filmé comme il l’aurait été l’année précédente. Le film de 1954 aurait même été présenté « dans plusieurs établissements de France et du Congo belge ».

M. Paul Manil, professeur à l’Institut agronomique, est devenu le président du Cercle « Art et Folklore », mais François Sarteel, qui a quitté Gembloux, assure la présidence d’honneur de la compétition. Peu avant 16 heures, ce dernier lance un ultime appel aux volontaires. Il y a beaucoup de monde sur la place de l’Hôtel de Ville. Finalement, douze candidats s’inscrivent.

Le record des onze morceaux de 1954 tombera-t-il ?

Sur l’estrade qui domine la foule, des figures bien gembloutoises sont parmi les organisateurs. On y retrouve entre autres Jean Dehon, Fernand Bauvin, Lucien Hoc et Eugène Alomaine. Tous sont debout derrière les candidats assis à une table. Ils comptabiliseront scrupuleusement les quartiers de tarte consommés et sanctionneront impitoyablement le moindre manquement au règlement.

Laissons la parole au correspondant de Vers l’Avenir pour décrire le début de l’épreuve :

« Un coup de sifflet donne le départ et le démarrage est impressionnant. M. Chantraine en est à son quatrième morceau après sept minutes à peine. Ils sont douze en piste et, parmi Mangeurs tarte 2ceux-ci, un jeune hollandais, M. Gérard Slikker, d’Amsterdam lequel réside à Beuzet depuis bientôt deux ans. Lui aussi avale allègrement la tarte succulente ».

A mi-course, Louis Orlans tient la tête avec huit morceaux. Robert Denil, le vainqueur de 1954, en est seulement à son sixième. Il terminera cette année loin derrière le vainqueur avec seulement huit morceaux…

A cinq minutes de la fin, Louis Orlans réclame un treizième morceau qu’il ne finira pas. Il sera sacré Aubergiste de la Gatte d’Or pour un an. A 63 ans, ce paveur aura ingurgité près de deux kilos de tartes et une demi-bouteille de vin blanc en une demi-heure… Il sera appelé le « Gargantua gembloutois » par le journal Vers l’Avenir (Voir photo ci-contre).

Lucien Hoc m’a raconté qu’après le concours, lorsqu’on lui a demandé ce qu’il allait faire, Louis Orlans aurait répondu : « Manger un sachet de frites ».

Voici le palmarès 1955 des concurrents qui terminèrent l’épreuve :

  1. Louis Orlans, de Gembloux, douze morceaux et demi ;
  2. Alphonse Monmaert (*), de Gembloux, 10 morceaux ;
  3. Marcel Lefèvre, d’Ernage, Victor Lechien, de Lonzée, et Jean Bota, de Grand-Manil, tous les trois ex-æquo avec 9 morceaux ;
  4. Michel Byloos, de Grand-Manil, Ernest Chantraine, de Gembloux, Robert Denil, de Bothey et Désiré Charlier, de Gembloux, ex-æquo avec 8 morceaux ;
  5. Gérard Slikker, de Beuzet, avec 7 morceaux ;
  6. Gustave Marcq, de Gembloux, avec 6 morceaux ;
  7. Noël Chilot, de Gembloux, avec 5 morceaux.

 

 

Le concours de 1956

En 1956, on remet le couvert. Le concours s’inscrit, comme les années précédentes, dans le programme des Fêtes de Wallonie, placées sous la présidence de Jean Pirotte.

Mais, en ce dimanche 23 septembre 1956, c’est certainement la réédition du concours de mangeurs de tarte qui est attendue avec le plus d’impatience.

Dès la fin de l’après-midi, la foule est déjà dense sur la place de l’Hôtel de Ville. Elle attend patiemment que les douze candidats se lancent dans la compétition. La lutte s’annonce serrée et passionnante.

M. Fernand Bauvin annonce le goûter gastronomique. Les juges seront notamment MM. Pirotte, Manil, Alomaine, Dehon, Durviaux, Deleuze, Jaspart, Debuisson, Chantraine, Lacroix et Volon.

A 17 h 10, la compétition est lancée. Dès le départ, Albert Grognet, d’Auvelais, engouffre un quartier de tarte à la minute sous l’œil effaré de Louis Orlans, le champion de 1955. Le public s’esclaffe devant leurs vigoureuses mastications.

Après dix minutes, Albert Grognet en est à dix morceaux. Ses deux dangereux outsiders Louis Orlans et Marcel Lefèvre, en ont déjà deux de retard.

La foule, qui s’est faite encore plus dense, a envahi toute la place. Elle encourage l’Auvelaisien. La presse de l’époque note que la lutte se poursuit à une cadence folle.

Un candidat se retire. Raymond Fenée est en effet devenu malade après son douzième morceau.

A quelques minutes de la fin, Albert Grognet engloutit lentement son quinzième morceau et est proclamé vainqueur.

Le classement de l’année 1956 est le suivant :

  1. Albert Grognet, d’Auvelais, 15 morceaux ;
  2. Marcel Lefèvre, d’Ernage,13 morceaux ;
  3. Louis Orlans (Champion 1955) et Ernest Chantraine, tous les deux de Gembloux, ex-æquo, avec 11 morceaux ;
  4. Eugène Lefèvre, de Gembloux, 10 morceaux ;
  5. Victor Gilson, de Gembloux, 9 morceaux ;
  6. Alphonse Monmaert (*) et Albert Vandenbulke, tous deux de Gembloux, ex-æquo avec 7 morceaux ;
  7. Louis Destrée, Robert Vicky et Noël Chilot, tous de Gembloux, ex-æquo avec 6 morceaux

© Pierre AUBRY – 2013


(*) Ce candidat s’est présenté aux trois concours de 1954, 1955 et 1956. Son nom varie dans les journaux de l’époque : Monmart, Monmaerts et Monbaert.


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