Souvenirs ferroviaires d’enfance à la Vôte

Dans ce texte inédit, j’évoque mon grand-père Antoine et mon enfance dans mon cher quartier de la Vôte à Gembloux. Une enfance qui a été scandée par le passage des trains de la ligne 144 au bout de mon jardin.

Souvenirs ferroviaires d’enfance à la Vôte

Pierre AUBRY – 2004

Les trains ont été présents très tôt dans ma vie.

J’ai passé mon enfance et mon adolescence le long d’une ligne de chemin de fer: la ligne 144. J’y coule aujourd’hui une agréable retraite. C’est une petite ligne secondaire de la SNCB. Elle relie Gembloux à Tamines. Il n’y passe pas de grands express prestigieux, mais de lourds trains de marchandises. Elle permet aux convois d’éviter le nœud ferroviaire de Namur, pour rallier ou quitter la Basse Sambre industrielle.

Mes jeunes années ont donc été rythmées par le passage des lourdes locomotives à vapeur, obscurcissant le ciel de leurs panaches de fumée noire. Elles projetaient des escarbilles qui se déposaient sur le linge mis à blanchir sur les pelouses. Au grand dam de ma grand-mère…

Un signal à palette commandant l’entrée de la gare de Gembloux se trouvait au bout du jardin. Les trains s’y arrêtaient souvent. Le gamin que j’étais regardait, ébahi, les monstres de fer qui le surplombaient, crachant de la fumée, l’écrasant de leur masse noire, l’assourdissant de grands jets chuintants de purgeurs et exhalant des odeurs de graisse chaude et de chaleur… J’aimais cette odeur caractéristique. Je l’aime toujours et, lorsque par chance, je la retrouve aujourd’hui, elle me replonge immédiatement dans mon enfance. Ma madeleine de Proust, en quelque sorte.

Rien ne me faisait plus plaisir que d’échanger quelques mots avec le machiniste à l’arrêt attendant l’autorisation de passer. Gueule noire aux dents blanches, sur fonds de flammes lorsque le chauffeur ouvrait la porte du foyer pour nourrir le feu à grands coups de pelletées de charbon… Lorsque la machine redémarrait, dans un grand mouvement de bielles, elle me saluait d’un long coup de sifflet… Rien que pour moi…

A d’autres moments la palette du signal en se relevant, oscillait bruyamment en haut de son pylône blanc et rouge. Elle ouvrait la voie et me prévenait qu’un autre train était annoncé. La masse énorme de sa machine éveillait déjà des échos de l’autre côté du pont. Les chuintements de vapeur étaient de plus en plus précis, de plus en plus furieux. La locomotive crachait sa haine de la charge de charbon ou d’acier qu’elle traînait depuis la Sambre. Le tacatac des roues sur les rails se ralentissait dans la côte. Mais, une fois le sommet atteint, un long chuintement marquait la fin de l’effort. Le tacatac des roues s’accélérait. Les bielles, soulagées, glissaient lentement encore dans la graisse chaude, puis plus vite et encore plus vite. Au bout du jardin, le convoi passait devant moi, dans un grand éclaboussement de vapeur blanche et de fumée noircie par l’effort. Un salut de la main à l’équipage de la machine et le claquement des roues du dernier wagon s’éloignait déjà. La palette du signal retombait sèchement… Souvenirs!…

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Le passage à niveau de la Vôte à Gembloux

Tout près de la maison se trouve encore le passage à niveau de la rue de la Vôte.

A l’époque, dans les années cinquante, c’était un VRAI passage à niveau… Gardé… Avec une cabine de signalisation… Avec de lourdes barrières rouges et blanches sur rails… Et il fallait tourner durement une manivelle pour le fermer. La nuit, seuls les piétons pouvaient passer. Les barrières étaient bloquées par un gros cadenas. Il y avait même une maison de garde-barrières, avec une famille qui y vivait. Il y avait des fleurs aux fenêtres.

Dans le quartier, on appelait le passage à niveau Le Block. Des gardes-barrières s’y relayaient du matin au soir.

C’est à vélo qu’ils venaient prendre leur service vers 5h du matin et le terminer vers 22 heures. C’étaient toujours des hommes, alors qu’à la petite gare de Chapelle-Dieu toute proche, c’étaient souvent des femmes.

Le Block était un haut lieu de rencontres sociales et de transmission des nouvelles. Mon grand-père Antoine AUBRY (dit Le Paveur,) comme beaucoup de voisins, allait s’installer presque tous les jours dans la petite cabine pour bavarder. J’allais souvent le rechercher à la demande de ma grand-mère Ferdinande… Ou le retrouver pour le plaisir… Le môme que j’étais observait tout… Le travail du garde-barrière. Les sonneries diverses… Le grincement du treuil des barrières… Les leviers de commande du signal, polis par des générations de mains de cheminots… Le claquement du signal qui se lève ou se ferme… Le téléphone à manivelle qui crépitait lors de l’annonce du passage du Petit Mazy…

Le Petit Mazy… Parlons-en!… C’était un train de voyageurs qui faisaient plusieurs fois par jour le trajet Gembloux-Chapelle-Dieu-Vichenet-Mazy-Onoz-Jemeppe-Tamines. Pour le retour, il devenait le Petit Gembloux.. Il n’avait rien de bien glorieux. Ce n’était pas l’Orient Express. Juste quelques wagons en bois de première, deuxième et troisième classes, tirés par une petite locomotive tender qui n’avait même pas les honneurs du pont-tournant de la gare de Gembloux. Puisqu’elle roulait aussi bien à l’envers qu’à l’endroit… Mais ce petit tortillard a transporté des milliers d’ouvriers vers les usines ou les mines de la vallée de la Sambre qui ont fait la richesse de la Wallonie. Mon père l’a souvent pris pour rejoindre l’un ou l’autre chantier du côté d’Auvelais ou de Charleroi.

Je l’ai pris parfois moi aussi, avec mes parents, ce petit train de mon enfance. Pour quelques voyages au long cours vers Bruxelles, la mer ou Verviers. Nous montions à la gare de Chapelle-Dieu.

Une vraie gare en ce temps là!… Avec un guichet et une salle d’attente… On y vendait de petits coupons en carton rose que la préposée poinçonnait d’un vigoureux coup de pince lorsqu’on accédait au quai, quelques minutes avant l’arrivée du train, qui s’annonçait en sifflant, avant de s’arrêter en soufflant un grand nuage de vapeur blanche. J’ai encore dans l’oreille le staccato des portières – une par compartiment – dont la fermeture bruyante par le garde-train était accompagnée d’un vigoureux « Attention aux mains!…‘tension aux mains!… » et du claquement sec du verrou de cuivre.

Aujourd’hui tout a changé. Le passage à niveau de la Vôte a été remplacé par un passage automatique, une espèce de robot qui réveille tout le quartier avec sa sonnerie d’école…

Le Block a été démoli, ainsi que la petite maison…

La gare de Chapelle-Dieu a connu une lente agonie avant de disparaître…

Mes belles locomotives à vapeur ont été remplacées par des machines électriques… sans âme.

Les gardes-barrières ont rejoint mon grand-père pour l’éternité dans mes souvenirs…

Le Petit Mazy, sacrifié sur l’autel de la rentabilité, ne passe plus que deux ou trois fois par jour… mais c’est une biesse rame électrique, voire Diesel,, qui snobe même les gares disparues, fantômes d’une époque révolue…

Souvenirs!… Souvenirs…

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Arrivée d’une course cycliste à la Vôte. A l’arrière-plan, la maison de gardes-barrières

 

© Pierre AUBRY (Texte inédit écrit en 2004)

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