L’hiver 1740

Ce  texte a été publié en 2017 dans le n° 93 du Bulletin du Cercle royal Art et Histoire de Gembloux (CRAHG).

Les calamités météorologiques et autres de 1740 et 1741.

Pierre AUBRY – © 2017

Etés trop chauds ou trop froids, hivers trop longs, gelées tardives ou encore longues périodes de pluie ou de sécheresse, les caprices du ciel ont été de tout temps un grand sujet de conversations dans les chaumières. Nos ancêtres paysans s’en préoccupaient d’autant plus qu’ils dépendaient fortement de la météo pour leur subsistance.

Nous avons déjà vu que les registres paroissiaux recèlent parfois des annotations ou des anecdotes qui nous éclairent un peu sur la vie quotidienne du temps passé dans nos régions. Ainsi, à quinze kilomètres à l’ouest de Gembloux, l’abbé Jean François Degré, curé de Villers-Perwin, note que pendant toute l’année 1740, la météo a été désastreuse dans nos régions avec pour conséquence que le prix des denrées alimentaires a fortement augmenté.

Hiver 1740

Cette année-là, le curé note pour memoire que le 5me janvier 1740 un très fort hiver a commencé quoÿ qu’auparavant il avait déjà fait beaucoup de gelée. Le gel a continué jusqu’au 12 mars. A cette date, une neige abondante recouvrait encore les semis. Il a même neigé jusqu’au 12 mai !… Le fâcheux tems avec le dégele, tantot pluie, tantot neige, tantôt gelée ont fait que la pluspart de la dépouille a été manquée. Les céréales, principalement les froments, ont été entièrement péris. Les 3 et 4 août, il a encore gelé. Le curé note que ensuite le 9 octobre la gelée a encore recommencé et gelé de tems en tems. Il précise qu’il a mesuré des glaces qui avoit deux pieds passez depesseur, mais d’autre en ont vus beaucoup de plus Epesse.

Ce mauvais temps a eu des conséquences fâcheuses sur le prix des céréales qui se sont envolés : le grain a valu, scavoir le seigle, jusqu’à six Esquelins (…) et toute autre sorte de grain du à proportion. L’avoine a valu 20 sols et le foin a été jusqu’a 32 sols le cent. Les pailles ont valu à Bruxelles 18 Florins et demÿ.

La pluie a aussi causé beaucoup de soucis. L’abbé Degré note ainsi que sur la fin de la même [année], il y a eut si grande abondance de pluie que toute les grosses rivers ont été debordées et la pluspart de Namur a été innondée, dont beaucoup de marchan ont été ruiné.

La région a connu une épidémie dans les mois suivants : Ensuite une fièvre très maline à Namur at regné jusqu’au mois de mars 1741, de laquelle beaucoup de Namurois ont décédez.

Nos ancêtres n’étaient pas au bout de leurs peines. Le curé de Villers-Perwin précise que en aoute l’an 1741, la dissenterie a regné pres universellement dont il y a eut des endroits où il y a eut une infinité des morts en Flandre et en France. Bruxelles a été fort chatié et les environs, Wavre et les villages voisins aussi tant d’une fièvre malinne que dissenterie.

En ce qui le concerne, le curé constate quant à notre paroisse, grâce au Seigneur, il lui at plait de nous conserver jusqu’a présent le 4 mars 1742.

L’Institut royal météorologique relève que l’hiver 1739-1740 a effectivement été l’un des plus froids de tout le XVIIIe siècle et que les gelées ont commencé en octobre 1739. Une légère remontée des températures a été enregistrée en décembre 1739, mais elles ont fortement baissé en janvier 1740. Ce que relève d’ailleurs le curé de Villers-Perwin. Il s’agit d’un épisode de ce que l’on appelle le petit âge glaciaire, une très longue période de refroidissement généralisé qui a commencé entre le XIVe et le XVIe siècle et qui s’est terminée au milieu du XIXe siècle.

Gembloux a aussi été frappé par ces calamités et épidémies à cette époque. Léon Namêche, dans son livre La Ville et le Comté de Gembloux évoque les misères de 1740 et la famine de cette année-là. Il écrit que la récolte de 1739 avait été très médiocre, le grain fut d’une cherté excessive, de même que les autres denrées. L’hiver suivant, qui fut d’une rigueur exceptionnelle, et les pluies du printemps augmentèrent la disette.

On lit les conséquences de ces malheurs dans les registres paroissiaux de la ville. Un pic des décès est en effet enregistré 60 morts pour l’année 1741 et 56 pour pour 1742.

Pour permettre une comparaison, j’ai calculé que – sur base des mêmes registres paroissiaux de Gembloux – la moyenne annuelle est de 19 décès pour la période de 1701 à 1740, avec un maximum qui n’est jamais supérieur à 35. Elle est de 24 pour les années de 1743 à 1750 (malgré un pic de 41 morts pour la seule année 1746). Léon Namêche précise qu’entre 1702 et 1747, le nombre de foyers a passé de 102 à 217 dans la ville de Gembloux.

Pierre AUBRY – © 2017

Sources :

  • Registres paroissiaux de Villers-Perwin et de Gembloux, Archives générales du Royaume (AGR)
  • Namêche Léon, La Ville et le Comté de Gembloux, Gembloux, 1922

Le site d'un Gembloutois

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