La Poudrière de Corroy-le-Château

 

 

Texte inédit – Notes pour la préparation d’une séquence de Canal Zoom, la télévision locale de Gembloux,  diffusée le 8 août 2018. Pour voir cette émission, cliquez sur mon image:

Capture

La Poudrière de Corroy-le-Château

© Pierre AUBRY – 2018

A la limite de Gembloux et de Corroy-le-Château, se trouve la rue de la Poudrière. Elle est le prolongement vers l’ouest du Baty de Fleurus, une ancienne voie de communication qui reliait le Vieux Chemin de Namur et l’axe Bruxelles-Genappe-Namur.

Peu de Gembloutois se souviennent qu’à cet endroit on a fabriqué de la poudre à canon au XIXe siècle. Et pourtant, il existe encore en 2018 quelques vestiges de cette activité.

L’histoire de cette industrie insolite remonte à la fin des années 1830. A l’époque, l’ex-colonel suisse Tschiffely, s’installe à Gembloux. Il est en contact avec le colonel Schepeler, un prussien. Les deux hommes s’intéressent à la poudre à canon. Ils ont mis au point un procédé de fabrication qu’ils déclarent « supérieur à tout autre connu ».

Poudrière - Entête mandat

En 1840 ils constituent une société avec le Marquis de Trazegnies, le notaire gembloutois de Lathuy et le lieutenant-colonel belge Winssinger. La société s’appellera Poudrière de Corroy-le-Château. Tschiffely et Schepeler apportent le procédé de fabrication et les autres un fonds social de 45.000 F. Le Marquis possède un terrain au lieu-dit Baraque Tricot, le long de l’Orneau entre Corroy et Gembloux. Il le loue à la société.

Carte 1870

En mai 1841, on construit une usine et une maison à cet endroit. On en trouve l’indication sur les cartes d’état-major de 1865, 1870 et 1875. Selon ces cartes, l’usine comportait deux grands bâtiments rectangulaires. Elle était destinée à la fabrication de « poudre à tirer, de guerre, de chasse et de mines ». La maison était celle du directeur.

Un barrage est aussi installé sur l’Orneau. Il produit une chute d’eau de 5 mètres activant une roue hydraulique mettant en mouvement des machines à broyer.

Au début de 1842, cinq ou six ouvriers et ouvrières commencent la production sous l’autorité du régisseur Tournay. Après 1849, ce dernier sera remplacé par Antoine Jeanmart. Parmi les ouviers ou les personnes ayant travaillé à la poudrière, j’ai retrouvé notamment les noms de Bastin Piérard, Pierre Gillis, Jean et Désiré Dallebroux, François et Joseph Lalmand, Auguste et Charles Renier, François Martin, Joseph Degraux, Siscot, Constant Naniot, Cartia, Jean Lermignaux, Alex Meidel, Lekeux, Lenon, Aoust, etc.

Les matières premières pour la fabrication de la poudre sont le charbon de bois, le souffre et le salpêtre. A Corroy-le-Château, le charbon de bois a été généralement produit sur place ou dans les environs. Le souffre est d’abord venu de Vedrin, puis – après 1850 – de Marseille, via le port d’Anvers. Le salpêtre a été fourni par la firme Coppal, de Wetteren.

Le souffre et le salpêtre étaient transportés par le chemin de fer d’Anvers à Namur, puis, progressivement selon l’agrandissement du réseau ferré, à Charleroi, à Tamines et finalement à Gembloux, que le rail atteint en 1855. Des chariots amenaient les sacs jusqu’à Corroy. La ligne de Chapelle-Dieu n’existait pas encore. Elle ne sera mise en service que le 5 mars 1877. De 1850 à 1861, l’usine a reçu plus de 120 tonnes de souffre et de salpêtre.

A Corroy, la poudre produite était stockée dans des tonneaux en hêtre de 50, 25 et 12,5 kg déposés au fond de l’Orneau pour éviter tout accident. La livraison de la poudre était très réglementée et soumise à autorisation spéciale du Gouverneur de la province. Elle se fera sous escorte militaire jusqu’en 1858. Pendant le transport, les barils devaient être recouverts « d’une peau humide ». Toutes les communes traversées devaient être prévenues avec l’heure de passage.

La poudre produite était destinée aux mines et aux carrières, à des entreprises de travaux publics et à l’Etat belge. Le Ministère de la Guerre en a, par exemple, commandé 2500 Kg en 1845. Un grossiste d’Auvelais en achetait aussi de 130 à 220 barils par an. D’autres acheteurs étaient des boutiquiers et des colporteurs qui la revendaient à des chasseurs, à des gardes-chasses et même à des braconniers.

L’entreprise fabriqua aussi des poudres pour les feux d’artifice, des chandelles fusantes, des étoiles lumineuses et des feux de Bengale multicolores.

La société a été très prospère et connue pour la qualité de ses produits.

En 1860, l’usine est endommagée par une explosion. La production n’est pas interrompue, mais plusieurs mortiers sont endommagés et ne seront pas remplacés. Je n’ai pas trouvé traces de décès d’ouvriers.

Cette explosion et des difficultés financières sont probablement la cause de la fin des activités. La poudrière cesse l’achat des matières premières en janvier 1863. Elle cesse ses activités en 1864. La mort inopinée du Marquis de Trazegnies précipite aussi la fermeture définitive de l’usine.

Poudrière Corroy - Ruines 2016 (01)

Poudrière Courroy - Ruines (02)

 

 

 

 

 

La maison du directeur de la poudrière existe encore en 2018. Elle a été restaurée et est habitée. L’usine a disparu. A l’endroit où un méandre de la rivière forme un « S », il n’en reste dans le bois que deux pans de murs le long de l’Orneau. A la base de l’un d’eux, on peut encore voir au ras du sol le sommet d’une arcade presque totalement enterrée. Un passage ou une fenêtre donnant sur la rivière devait se trouver là. Deux ou trois grosses pierres taillées et un muret de pierres plates se trouvent encore sur le site.

Ce sont les derniers témoignages d’une activité industrielle insolite et oubliée de notre région.

© Pierre AUBRY – 2018

Sources :

  • Fonds de Corroy-le-Château (liasses 1811-1821), inventoriées par par Mme Douxchamps-Lefèvre aux Archives générales du Royaume à Namur ;
  • Jean Fichefet, Bulletin du Cercle Art et Histoire de Gembloux et environs Tome II -n° 15 – Juillet 1983

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